
Pourquoi le choix s’est-il porté sur Ngugi wa Thiong’o pour l’entame du programme culturel de l’Esprit Panaf ?
D’abord parce qu’il est l’un des plus grands écrivains africains et le fondateur de la littérature kényane. Il nous a quittés cette année et nous avons donc décidé, avec l’équipe organisatrice du SILA, de lui rendre hommage. Souvent pressenti pour le Nobel sans l’avoir jamais obtenu, l’Algérie lui a rendu hommage aujourd’hui à travers le 28e SILA.
Que représente la langue dans la pensée de Ngugi, notamment pour décoloniser l’esprit du néocolonialisme ?
Une langue n’est jamais neutre : elle est porteuse d’une culture, de l’imaginaire de son auteur, de ses propres sentiments, de ses idées politiques et idéologiques ainsi que de sa vision du monde — et c’est ce qu’a fait Ngugi. Il ne faut pas oublier qu’il a défendu l’usage de la langue maternelle kikuyu (langue bantoue parlée au Kenya), mais il n’a jamais rejeté de manière ostentatoire ou agressive la langue anglaise. Pour une visibilité internationale, il a écrit ou traduit ses propres textes du kikuyu vers la langue de Shakespeare.
Peut-on dire que Ngugi a été influencé par Kateb Yacine ?
Ngugi a lu Kateb Yacine, il le connaissait. Dans les recherches que j’ai menées lorsque j’ai écrit une étude comparative entre Ngugi et Rachid Boudjedra, j’ai abordé cet aspect. Tous deux ont été influencés par les penseurs africains, par les premiers romanciers qui se sont exprimés durant la colonisation, comme Kateb Yacine ou même Mouloud Feraoun. Par exemple, dans son roman The River Between, en le lisant, on ne peut s’empêcher de penser au Fils du pauvre. Dans cette génération, il y a eu une concordance des esprits et une convergence dans la manière de vouloir décoloniser l’esprit.
Comment percevez-vous l’influence de Ngugi sur les nouvelles générations d’auteurs africains, notamment dans leur rapport à la langue et à l’identité ?
Il n’est certes pas enseigné dans les lycées, mais on trouve ses écrits et sa pensée dans les départements de littérature africaine. Il est largement étudié au Kenya et dans de nombreuses universités africaines, avec notamment beaucoup de thèses portant sur son œuvre. Ngugi est présent indéniablement, au-delà de ses romans, surtout à travers son livre phare Décoloniser l’esprit.
Dans le contexte actuel de domination culturelle, son message garde-t-il, selon vous, la même portée et la même urgence ?
Oui, aujourd’hui plus que jamais. Il y a une guerre d’idéologies et d’intérêts commerciaux qui passe par la langue. Nous vivons dans un monde en mouvement, un monde qui éclate par moments, et il faut retrouver sa propre culture, sa propre vision des choses et sa propre identité, quelle que soit la langue à travers laquelle on s’exprime.