
Le professeur Mohamed El Hadi Hareche a animé, vendredi 30 octobre, dans la grande salle de conférences Assia-Djebar, une rencontre intitulée « La Numidie, foyer de rayonnement culturel », dans le cadre du programme culturel de la 29e édition du Salon international du livre d’Alger (SILA). Spécialiste de l’histoire antique et des royaumes numides, l’universitaire a proposé une lecture élargie de l’histoire de la Numidie, mettant en lumière ses contributions culturelles, intellectuelles, agricoles et architecturales, souvent reléguées au second plan au profit des récits politiques et militaires.
Le conférencier a souligné l’intérêt d’aborder cette période sous l’angle du rayonnement culturel, estimant qu’une telle approche permet de dépasser les lectures historiques traditionnelles et « nous permet de voir ce que cette civilisation a réellement apporté ».
Selon lui, l’histoire de la Numidie ne saurait commencer avec le règne de Massinissa, au IIIe siècle avant J.-C., comme le suggèrent certaines approches historiographiques, notamment occidentales. Il considère que plusieurs éléments constitutifs de cette civilisation, tels que l’agriculture, l’écriture, les pratiques monétaires et les structures sociales, sont bien antérieurs à cette période. Il s’est notamment référé aux travaux de l’historien français Gabriel Camps, rappelant que « notre histoire et toutes les choses dont Camps parle dans son livre sur Massinissa sont antérieures à Massinissa ».
Urbanisme et écriture
L’écriture libyque constitue, selon lui, l’un des témoignages les plus significatifs de cette ancienneté. Le conférencier a rappelé l’existence de plusieurs inscriptions découvertes en Afrique du Nord, dont certaines remonteraient aux VIe et Ve siècles avant J.-C., notamment dans les régions d’Aflou et de Guelma. Ces vestiges témoignent, à ses yeux, de l’existence d’une tradition écrite bien avant l’émergence du royaume numide sous sa forme historiquement connue.
Abordant le règne de Massinissa, le professeur a reconnu le rôle déterminant de ce souverain dans le développement économique et territorial du royaume, tout en précisant qu’il n’était pas à l’origine de l’introduction de l’agriculture en Afrique du Nord. Son apport résiderait plutôt dans l’impulsion donnée à l’activité agricole, la diversification des cultures et l’encouragement à la sédentarisation des populations nomades. Cette politique aurait favorisé l’augmentation de la production et le développement des échanges commerciaux avec le bassin méditerranéen.
Cette évolution économique s’est accompagnée, selon l’intervenant, d’un essor de l’écriture, de l’organisation urbaine et de l’architecture. La sédentarisation et l’accroissement de la production ont favorisé la construction et l’extension de villes, dont l’existence est attestée par les sources historiques et les découvertes archéologiques.
Le conférencier a fait état de près de 500 villes recensées à l’échelle de l’Afrique du Nord, tout en déplorant la disparition d’une grande partie d’entre elles. Il a également évoqué les monuments funéraires, précieux témoignages de l’architecture numide, qui révèlent la maîtrise de techniques de construction avancées.
Pour l’historien, l’écriture et l’architecture constituent deux facteurs essentiels du rayonnement culturel de la Numidie. Il a également rappelé que plusieurs grandes figures de la pensée et de la littérature antiques étaient originaires d’Afrique du Nord, notamment Apulée de Madaure et saint Augustin.
Dépasser la vision coloniale de l’histoire
Dans la dernière partie de son intervention, l’universitaire a élargi sa réflexion à la manière dont l’histoire de l’Afrique du Nord est enseignée et interprétée. Il a notamment critiqué l’approche qui présente l’histoire de la région comme une succession de conquêtes et de dominations étrangères, à travers les présences phénicienne, romaine, vandale, byzantine, arabe, ottomane, puis française. Selon lui, cette lecture, largement héritée de l’historiographie coloniale, tend à minimiser la continuité des populations locales et l’existence de leurs propres structures politiques. « Les écoles coloniales ont voulu nous enseigner notre histoire sur la base d’une succession de conquérants, afin de légitimer la colonisation », a-t-il affirmé, appelant à dépasser ces schémas d’interprétation et à accorder davantage de place aux dynamiques internes des sociétés nord-africaines.