Dalal Ouchane, universitaire « Le manuscrit arabo-berbère est le témoin d’une symbiose historique »

Les manuscrits amazighs transcrits en caractères arabes constituent un précieux témoignage des échanges culturels et linguistiques qui ont façonné l’histoire de l’Algérie. Dans cet entretien, l’universitaire Dalal Ouchane revient sur la richesse de ce patrimoine écrit, son rôle dans la préservation des savoirs et son importance pour la transmission d’une mémoire collective. 

 Quels savoirs ont été préservés par les manuscrits amazighs en caractère arabe ?

Les manuscrits amazighs en graphie arabe forment un trésor patrimonial unique, qui témoigne de l’étroite fusion entre les héritages berbère et arabo-islamique en Algérie en ancrant dans l’écrit une culture traditionnellement orale. Ce corpus documentaire a principalement sauvegardé les sciences religieuses et le droit musulman (Fikh), essentiels pour transmettre la théologie et le mysticisme soufi aux communautés locales. Il recèle également des savoirs profanes majeurs, tels que des traités de médecine par les plantes, de pharmacopée et des codes coutumiers régissant la gestion des terres et de l’eau, tout en immortalisant la richesse de la langue par des dictionnaires bilingues et des recueils de poésie populaire.  L’analyse et la réhabilitation de ces écrits s’avèrent cruciales : elles attestent de l’aptitude historique du tamazight à véhiculer la science et se placent au cœur des enjeux contemporains de souveraineté et de sécurité culturelle nationales.

Pensez-vous que l’étude de ce patrimoine hybride puisse modifier le regard de la jeunesse actuelle sur la pluralité linguistique algérienne ?

Je reste convaincue que l’analyse de ce patrimoine mixte offre une opportunité majeure de renouveler la perception que la jeunesse algérienne par sa diversité linguistique, en brisant les clivages idéologiques artificiels qui opposent trop souvent l’arabe et le tamazight. En fournissant la preuve matérielle que la langue amazighe a servi de support à la science, au droit et à la spiritualité grâce à la graphie arabe, ces écrits permettent aux nouvelles générations de dépasser la vision exclusive d’une culture orale pour en apprécier la profondeur écrite et académique.  Cette transmission des savoirs constitue un rempart essentiel pour la sécurité culturelle : elle protège les jeunes des discours de discorde en démontrant que le pluralisme linguistique de l’Algérie, loin d’être une source de division, représente le fondement d’une mémoire collective partagée et d’une cohésion nationale renforcée.