Littérature et succès commercial .. La fabrique d’un best-seller

Comment écrit-on un roman best-seller? Existe-t-il une recette pour séduire les lecteurs, ou le succès d’un livre relève-t-il avant tout d’une alchimie entre inspiration, talent et circonstances ? Ces questions ont été au centre d’une conférence intitulée « Comment on fabrique un roman best-seller ? », organisée samedi 31 octobre à la salle de conférences Assia-Djebar du SILA. Réunissant les écrivains Julia Chapman, Ahmed Khaled Mustafa et Lahbib Sayah, elle a croisé les regards sur les mécanismes du succès littéraire et la place des considérations commerciales dans le processus de création.

La romancière britannique Julia Chapman a souligné la difficulté de déterminer à l’avance ce qui fera le succès d’un livre. « Il est si difficile de dire ce qui va devenir un best-seller, un classique, un chef-d’œuvre », a-t-elle indiqué, soutenant que la réussite d’un roman ne se résume pas à ses chiffres de vente, mais sur sa capacité à laisser une empreinte chez le lecteur. L’autrice, qui compte 16 romans publiés, a également mis en garde contre la tentation de suivre systématiquement les tendances du marché. Consciente des réalités économiques de l’édition, elle reconnaît que, dans le domaine de la fiction commerciale, la vente des livres conditionne souvent la possibilité de publier les suivants. « La dure réalité est que si vos livres ne se vendent pas dans le genre que j’écris, alors vous ne vous faites pas publier le suivant », a-t-elle relevé. Pour autant, elle estime qu’un écrivain doit préserver son indépendance et ne pas sacrifier ses convictions aux exigences commerciales. « Vous devez être honnête envers ce qui est en vous et ne pas courir après le marché », a-t-elle insisté. Illustrant son propos par son propre parcours, Julia Chapman a raconté comment elle a décidé de prendre une nouvelle direction après le succès de sa série policière malgré les réserves de son éditeur et de son agent, et a choisi de se lancer dans une série différente, située en 1979, dans une ville du centre de l’Angleterre.

Capter les hantises d’une époque

Pour l’écrivain égyptien Ahmed Khaled Mustafa, le succès d’un roman peut également s’expliquer par sa capacité à faire écho aux préoccupations profondes d’une époque. L’auteur a proposé une lecture du phénomène des best-sellers à travers l’histoire de la littérature, en expliquant que certains romans rencontrent le succès parce qu’ils exploitent les peurs et les obsessions collectives de leur temps. Il a cité notamment « Frankenstein » de Mary Shelley, né dans un contexte où les expériences scientifiques sur l’électricité et la possibilité de réanimer les morts suscitaient fascination et inquiétude. Ahmed Khaled Mustafa a également évoqué « Le Conte de deux cités » de Charles Dickens, écrit dans un contexte où la Révolution française nourrissait les craintes d’une possible insurrection en Angleterre.

La profondeur comme condition d’immortalité

De son côté, l’écrivain algérien Lahbib Sayah a défendu une conception du succès davantage fondée sur la profondeur de l’écriture et la sincérité de la démarche littéraire. Questionné sur la place qu’il accorde aux ventes et aux attentes du lecteur, il a convoqué l’exemple de Fiodor Dostoïevski, qui publiait ses romans dans les journaux afin de subvenir à ses besoins, dans un contexte personnel particulièrement difficile. Sans ambitionner de devenir l’un des romanciers les plus célèbres de l’histoire, l’écrivain russe a pourtant laissé une œuvre qui continue d’être éditée et rééditée. « Parce que Dostoïevski est profond, il a un regard profond sur l’être humain, sur l’existence, sur la vie », a souligné Lahbib Sayah. Pour lui, la pérennité d’une œuvre dépend avant tout de la qualité du regard porté sur le monde et de la maîtrise des outils narratifs.