
Dans le cadre du programme culturel du Salon international du livre d’Alger (SILA 2026), une rencontre consacrée à la musique andalouse, intitulée « La musique andalouse : des origines à nos jours », s’est tenue à l’espace « Esprit du PANAF », au pavillon Palestine. Le débat a réuni le musicologue et producteur Fayçal Benkalfat, la chercheuse et musicologue Fazilet Diff, l’académicien, astrophysicien et chercheur en histoire des sciences Ahmed Grigahcene, ainsi que le docteur en sciences humaines Mehdi Souiah. La rencontre a été modérée par le journaliste et écrivain Mehdi Berrached.
Les intervenants ont d’abord abordé une question fondamentale, celle de l’appellation même de la musique andalouse et de ses origines historiques. Pour la chercheuse et musicologue Fazilet Diff, cette dénomination soulève une problématique complexe. L’Andalousie appartient à une période lointaine, marquée par des déplacements et des échanges continus entre le Maghreb et la péninsule Ibérique. Ces interactions successives ont donné lieu à différentes strates culturelles qui se sont accumulées au fil des siècles. Il demeure néanmoins possible de retracer certaines évolutions à travers l’histoire de l’écriture et de la poésie, notamment à partir du 8eme siècle. Elle a également souligné la contribution des femmes à l’évolution de cet art en Algérie. De son côté, le musicologue Fayçal Benkalfat a relevé l’absence de traces documentaires permettant d’établir avec précision l’origine andalouse de ce répertoire, une origine longtemps avancée par certains orientalistes. Selon lui, il s’agit d’un patrimoine musical présent à l’est, au centre et à l’ouest algérien. Les éléments qui ont pu parvenir d’Andalousie ont nécessairement connu des transformations et une appropriation progressive, jusqu’à prendre des couleurs profondément algériennes. Il a également insisté sur le manque d’études consacrées aux origines de ce patrimoine. À Alger, Constantine et Tlemcen, la sédentarisation des populations a notamment favorisé le développement de traditions musicales propres à chaque ville. Dans ce contexte, il estime qu’il serait plus pertinent de parler de courants stylistiques plutôt que d’écoles musicales, en référence aux trois grandes traditions urbaines algériennes. Pour sa part, Ahmed Grigahcene a évoqué l’existence de références historiques attestant que certains textes figurant parmi les plus anciens recueils chantés, notamment dans « Kitab Al-aghani » d’Abou Al-Faraj Al-Isfahani, ont été interprétés dans les traditions musicales de la région. « Il existe actuellement des corpus de mouachahates et de Qassid, mais nous ne disposons pas de l’ensemble des noms de leurs auteurs », a-t-il souligné. Il a également évoqué le recueil de Tifachi, né à Souk Ahras avant de partir vers l’Orient, qu’il considère comme un témoignage de l’ancienneté et de l’existence de ce patrimoine sur le territoire algérien. La musique classique algérienne ne saurait être considérée comme un simple héritage importé. Elle s’est construite et développée localement, aussi bien dans ses pratiques que dans ses productions écrites.
Transmission et conservation : des acquis à consolider
La question de la transmission et de la sauvegarde de ce patrimoine a constitué un autre axe important de la rencontre. Sur ce point, les intervenants ont exprimé un certain optimisme quant aux efforts de collecte, d’archivage et de numérisation entrepris depuis l’indépendance. « Ce qui s’est passé depuis 60 ans est très positif. On a réuni un maximum de documents et multiplié les corpus. On a enregistré tout le répertoire de Sid Ahmed Serri, Fekhardji, Dali… », a indiqué Fayçal Benkalfat, soulignant l’importance du travail accompli pour préserver la mémoire musicale nationale. Fazilet Diff a, pour sa part, insisté sur le rôle essentiel des associations musicales, qui contribuent aujourd’hui à la formation des nouvelles générations et à la préservation de ce patrimoine. Elles seraient désormais plus d’une centaine à l’échelle nationale. Elle a également rappelé que la sauvegarde de la musique ne concerne pas uniquement les œuvres et les répertoires, mais aussi les métiers qui leur sont liés. Sans les artisans, les savoir-faire et les professionnels qui participent à la fabrication, à l’entretien et à la transmission des instruments, c’est toute une partie de cet univers musical qui risque de disparaître. Malgré leur engagement, les associations doivent faire face à de nombreuses contraintes et disposent souvent de moyens limités. Les festivals de musique contribuent également à la valorisation de ce patrimoine, mais les insuffisances en matière d’enregistrement et de documentation continuent de freiner les efforts de conservation.