
Musicologue et chercheuse, Fazilet Diff est une figure connue du monde associatif pour son engagement en faveur de la sauvegarde et de la valorisation du patrimoine musical algérien. Dans cet entretien, elle évoque l’évolution de la musique classique algérienne, les enjeux de sa transmission aux nouvelles générations et les avancées réalisées en matière de numérisation.
Comment concilier la préservation du patrimoine musical algérien avec sa modernisation, telle qu’on l’observe aujourd’hui chez plusieurs chanteuses algériennes ?
La musique classique algérienne évolue, elle aussi, puisqu’elle s’adapte aux époques et aux générations. À nous, femmes d’aujourd’hui, de nous approprier cette musique et de la faire évoluer avec nous, en lui apportant des sonorités contemporaines, celles auxquelles le public est sensible. C’est à nous d’accomplir ce travail.
Cette musique continuera d’évoluer, comme elle le fait depuis des siècles. Si elle est parvenue jusqu’à nous, c’est précisément parce qu’elle a connu de nombreuses transformations. À ses origines, elle était certainement différente de celle que nous connaissons aujourd’hui. Elle est aussi le reflet de ce que nous en faisons.
Je tiens d’ailleurs à saluer toutes ces femmes qui œuvrent à faire vivre ce patrimoine, notamment Manel Gherbi, Lamia Aït Amara, Bahdja Rahal, Lila Borsali, Hesna Henni, Nesrine Ghenime et Meriem Benallal, pour ne citer qu’elles. Elles sont nombreuses et accomplissent un travail remarquable. Chacune parvient à faire évoluer cette musique selon sa sensibilité et sa propre identité artistique.
La numérisation joue aujourd’hui un rôle essentiel dans la préservation et la diffusion du patrimoine musical. Avec l’émergence de l’intelligence artificielle, quels sont les nouveaux enjeux dans ce domaine ?
J’avoue que l’intelligence artificielle n’est pas vraiment mon domaine. Elle suscite même chez moi certaines inquiétudes, tant certaines de ses productions peuvent être déroutantes, voire terrifiantes. En revanche, nous avons réalisé des avancées importantes dans le domaine de la numérisation. Si vous consultez le site www.patrimoinealgerien.com, vous découvrirez un portail en libre accès, ouvert à tous et entièrement gratuit, qui rassemble plus de 3 000 pièces numérisées issues des répertoires tlemcénien et constantinois, mais aussi de l’Aroubi, du Haouzi et du Mahdjouz.
Ce portail existe depuis 2016 et fait l’objet de mises à jour régulières. Nous avons donc accompli un travail considérable pour conserver et rendre accessible ce patrimoine. Désormais, une question fondamentale se pose : que fera l’intelligence artificielle de toutes ces données que nous avons numérisées ?
Lors de votre conférence, vous avez déploré le manque d’implication des universitaires dans les recherches consacrées au patrimoine musical algérien. Comment favoriser leur participation à ce travail ?
Les universitaires ne sont pas suffisamment présents à nos côtés. Je les sollicite régulièrement, car nous sommes confrontés à de nombreuses interrogations qui touchent à la grammaire, à l’histoire, aux langues ou encore à la sociologie. Cette musique constitue, en réalité, un formidable champ de recherche pluridisciplinaire.
Aujourd’hui, nous constatons que les efforts reposent essentiellement sur les praticiens. Or, le travail de ces derniers ne peut se substituer à celui des anthropologues, des linguistes ou des sociologues. Chacun possède ses compétences, ses méthodes et son domaine d’expertise.
J’ignore s’il existe actuellement des projets universitaires consacrés à ces problématiques, mais une chose est certaine : les passerelles entre l’université et les associations musicales demeurent insuffisantes.
Il est essentiel de travailler ensemble, de croiser nos compétences et de nous enrichir mutuellement. Les universitaires doivent nous rejoindre. C’est grâce à cette complémentarité que nous pourrons approfondir nos connaissances et mieux assurer la transmission de notre patrimoine musical aux générations futures.