Safia Kessas : « Il est important d’être transparent sur sa propre histoire »

Présente à la 29ᵉ édition du Salon international du livre d’Alger (SILA 2026), Safia Kessas présente son ouvrage Un massacre en Kabylie, Algérie, 1956, coécrit avec l’historien Fabrice Riceputi et publié en Algérie aux éditions Barzakh. Dans cet entretien, elle revient sur les raisons qui l’ont poussée à enquêter sur le massacre du 23 mai 1956, sur la place des témoignages dans la reconstitution de l’histoire coloniale et sur la nécessité de transmettre cette mémoire aux nouvelles générations.

Vous évoquez, dans l’ouvrage que vous présentez au SILA, un massacre survenu le 23 mai 1956. Qu’est-ce qui vous a poussée à enquêter sur cet événement et à lui consacrer un livre ?

Aujourd’hui, nous commémorons le 1er novembre, mais il faut comprendre qu’en tant qu’enfants de la diaspora, nous avons été profondément déracinés de notre propre histoire. Lorsque nos parents sont partis, ils ont emporté avec eux leurs traumatismes et leurs silences. Nous avons donc grandi avec une forme de vide, en cherchant notre place et nos repères.

Mon travail, à travers les outils du documentaire et du journalisme, a consisté à revenir sur le parcours de nos parents, à comprendre leurs trajectoires individuelles et à les inscrire dans une histoire collective. C’est ce cheminement qui m’a notamment conduite à ce massacre. Mais il ne s’agit pas du seul événement qui a marqué notre histoire familiale. Mon père a connu les événements de Sétif en 1945, la mobilisation pour l’Indochine et le 17 octobre 1961.

En enquêtant sur l’histoire de ma famille, notamment sur celle de ma tante, dont je porte le prénom et qui a été assassinée pendant la guerre, j’ai voulu comprendre les circonstances de sa mort. Lorsqu’on découvre un massacre d’une telle ampleur, on ne peut pas détourner le regard en se disant que cela ne fait pas directement partie de notre histoire. Bien sûr que cela en fait partie ! C’est notre histoire collective.

D’ailleurs, chez toutes les personnes que j’ai interrogées, que ce soit directement sur ce sujet ou sur d’autres événements, le souvenir de ce massacre revient systématiquement, encore aujourd’hui.

Dans le cadre de votre enquête, a-t-il été plus difficile de recueillir les témoignages des survivants et de leurs descendants ou d’accéder aux archives historiques ?

Il est beaucoup plus difficile d’accéder aux archives qu’aux témoins. Mais de quelles archives parlons-nous ? Ce sont des archives qui peuvent être mensongères, dans la mesure où elles présentent la version de l’oppresseur.

Lorsqu’on nous dit que certains événements ne figurent ni dans les archives ni dans les livres, cela ne doit pas nous étonner. L’oppresseur ne va pas nécessairement documenter ses propres crimes coloniaux.

C’est pourquoi, avec Fabrice Riceputi, qui s’inscrit dans la démarche historique de Jean-Luc Einaudi, nous avons choisi de nous concentrer sur la parole des témoins directs, de ceux qui ont vu et vécu les événements. Il s’agit de recueillir leurs récits, de les confronter et de croiser les sources afin de faire émerger une réalité historique longtemps occultée.

Comment le public, notamment les descendants des victimes et les nouvelles générations, accueille-t-il votre ouvrage et les témoignages qu’il rassemble ?

La réception est assez constante. Du côté de la diaspora, dès lors qu’un cadre suffisamment rassurant est créé, les descendants commencent à partager leurs témoignages et leurs histoires familiales, qu’ils n’avaient parfois jamais osé raconter auparavant.

Je vous assure que nous avons entendu, en France comme en Algérie, des récits véritablement déchirants. Je pense notamment à une enfant qui a dû assister à la mise à nu de sa grand-mère, ou encore à un homme âgé qui raconte avoir subi, lorsqu’il était enfant, des violences sexuelles particulièrement atroces, notamment un viol à l’aide d’une bouteille.

Ces témoignages donnent la mesure de tout ce qui a été enfoui pendant des décennies, de ces souffrances passées sous silence et de cette mémoire qui n’a pas toujours pu être transmise.

Je pense qu’il est essentiel d’être transparent sur sa propre histoire, de ne pas en avoir honte, d’en être fier et de pouvoir la raconter à ses enfants et à ses petits-enfants.

Ce que je constate ici, au SILA, c’est que cette question touche toutes les générations. Il existe un véritable besoin d’organiser la transmission de cette parole. Comment les enfants et les petits-enfants peuvent-ils recueillir les témoignages de leurs aînés ? Comment peuvent-ils poser les bonnes questions et obtenir les informations nécessaires pour reconstituer leur histoire familiale ?

Il y a presque une demande de méthode, d’accompagnement, pour apprendre à recueillir et à préserver ces récits. Et cette attente s’exprime des deux côtés de la Méditerranée.