Dida Badi, anthropologue : « Pour nous, l’Ahallil et l’Imzad constituent avant tout des motifs de fierté nationale »

Le patrimoine algérien semble aujourd’hui bénéficier d’un intérêt renouvelé, aussi bien dans ses dimensions matérielles qu’immatérielles, à travers une reconnaissance institutionnelle, une réappropriation citoyenne et une valorisation économique. Présent au SILA, Dida Badi, anthropologue et auteur de plusieurs ouvrages, revient sur l’évolution des politiques de préservation et de valorisation du patrimoine, le rôle des institutions et des centres de recherche, ainsi que les enjeux liés à la transmission des savoir-faire et des expressions culturelles. Il évoque également le potentiel économique et touristique de cet héritage, qu’il considère comme une richesse à préserver, mais aussi à faire vivre.

 

Ces dernières années, on s’intéresse davantage au patrimoine immatériel en Algérie, mais on constate aussi un regain d’intérêt pour le patrimoine matériel, à travers des manifestations comme le récent Festival international de l’art rupestre, ou encore la décision du président de la République de créer une Agence nationale d’archéologie. Peut-on parler d’une prise de conscience plus globale de l’importance de notre patrimoine ?

 

Il faut rappeler qu’au départ, l’intérêt des institutions et des politiques culturelles était essentiellement orienté vers le patrimoine matériel et naturel. Les textes qui encadraient sa gestion portaient principalement sur ces deux dimensions : le patrimoine archéologique, architectural et naturel, entre autres. C’est à partir de 2003 que l’on a commencé à accorder davantage d’attention au patrimoine immatériel.

Cette évolution était nécessaire, car on avait jusque-là beaucoup investi dans le patrimoine matériel, notamment archéologique et architectural, au risque de laisser de côté certaines expressions culturelles vivantes. Il fallait donc rétablir un certain équilibre.

Plusieurs éléments du patrimoine immatériel ont ainsi bénéficié d’une reconnaissance accrue, à travers leur inscription sur les listes nationales et internationales : la Sebiba, l’Imzad, le raï, le costume traditionnel de Tlemcen ou encore celui de Constantine, pour ne citer que quelques exemples.

L’UNESCO joue également un rôle important dans cette dynamique, en permettant de mettre en évidence la contribution des différents peuples et pays au patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Le ministère de la Culture a notamment porté cet effort de reconnaissance et d’inscription, en s’appuyant sur les centres de recherche qui lui sont rattachés.

Aujourd’hui, nous sommes davantage dans une logique d’équilibre entre les deux dimensions. Après avoir donné une impulsion importante au patrimoine immatériel, on revient à une approche qui consiste à faire avancer conjointement le matériel et l’immatériel. Cela passe par les inscriptions, mais aussi par la création de parcs culturels nationaux.

 

Justement, ces parcs culturels constituent un outil important pour la préservation de tout un écosystème…

 

Il faut savoir qu’il existait déjà des parcs nationaux, auxquels on a ensuite donné une dimension culturelle afin de mieux prendre en charge les différentes composantes du patrimoine. C’est notamment le cas du parc culturel de l’Ahaggar, qui existait depuis 1986, ainsi que de celui du Tassili.

Ces territoires abritent des sites déjà inscrits sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, notamment pour leur richesse archéologique, leurs peintures et gravures rupestres, mais aussi pour leurs dimensions naturelle et culturelle.

Il ne faut pas oublier que ces espaces comprennent également des zones humides classées dans le cadre de la convention de Ramsar. On peut citer, par exemple, le lac d’Iherir et ses environs dans le Tassili, ou encore les sites d’Affilal dans le Hoggar, sans oublier d’autres espaces à travers le pays, notamment dans la région d’El Tarf.

La création de ces parcs culturels permet donc d’appréhender le patrimoine dans toute sa diversité, en tenant compte à la fois des écosystèmes, des sites naturels, des vestiges archéologiques et des expressions culturelles.

 

Toutefois, les inscriptions sur les listes de l’UNESCO ne produisent pas toujours des résultats immédiatement perceptibles pour le grand public. Comment évaluez-vous concrètement leur impact ?

 

Ces inscriptions ont d’abord une portée symbolique et institutionnelle importante. Prenons l’exemple de l’Imzad : avant d’être inscrit sur une liste de l’UNESCO, un élément du patrimoine doit d’abord faire l’objet d’une reconnaissance à l’échelle nationale. Cela signifie que sa valeur est reconnue par le pays lui-même avant d’être présentée à l’échelle internationale.

L’inscription internationale permet ensuite de montrer la contribution de l’Algérie au patrimoine culturel de l’humanité. Chaque pays apporte sa propre richesse, ses expressions et ses particularités à ce patrimoine commun.

Pour nous, des éléments comme l’Ahallil, l’Imzad ou encore d’autres pratiques culturelles constituent avant tout des motifs de fierté nationale. Leur reconnaissance internationale vient prolonger cette valeur patrimoniale et montrer au monde ce que l’Algérie apporte à la culture universelle.

 

On observe aujourd’hui que le patrimoine n’est plus uniquement l’affaire des chercheurs, des universitaires et des institutions. La société elle-même semble se le réapproprier. N’est-ce pas là le résultat d’un long travail de sensibilisation ?

 

Il y a eu un travail considérable mené pendant des décennies par différents acteurs. La presse, les radios nationales, la télévision, les journaux, les écrivains et les chercheurs ont tous contribué à faire connaître notre patrimoine, à le diffuser à l’échelle nationale et même internationale.

Ce travail a permis de faire rayonner la culture algérienne et de mettre en valeur ses différentes expressions. Aujourd’hui, les citoyens se réapproprient davantage cet héritage et en sont fiers.

Mais il faut également rappeler que le patrimoine ne se résume pas à sa seule dimension esthétique. Il ne s’agit pas simplement d’admirer la beauté d’un vêtement traditionnel, d’un objet artisanal ou d’une pratique culturelle. Le patrimoine possède aussi une valeur économique.

Plusieurs pratiques et activités culturelles peuvent générer des revenus. C’est le cas, par exemple, de la poterie, de l’artisanat ou encore de la confection de tenues traditionnelles. Des artisans vivent de ces activités, produisent, commercialisent leurs créations et contribuent ainsi à la préservation de savoir-faire anciens.

Il y a également le tourisme. Le patrimoine représente une ressource touristique extrêmement importante. Certains pays vivent essentiellement du tourisme, alors qu’ils ne disposent pas nécessairement de la richesse patrimoniale que possède l’Algérie.

Nous avons un patrimoine exceptionnel, mais il faut aussi lui permettre de jouer pleinement son rôle dans la vie des populations qui le font vivre. Il doit contribuer à attirer les visiteurs et à générer des ressources au bénéfice des territoires et des communautés concernées. C’est aussi une manière de valoriser concrètement ce patrimoine et ceux qui en sont les dépositaires.