
Rencontré sur le stand de son éditeur algérien Dalimen, le romancier Anouar Benmalek est revenu avec beaucoup de bienveillance et de passion sur son roman « Irina, l’opéra russe ».
Votre périple à travers le pays pour présenter votre dernier roman fait escale au 29e Salon du livre d’Alger. Qu’évoque pour vous cette rencontre avec les lecteurs ?
Le SILA provoque toujours chez moi un certain étonnement. Le nombre de gens, et puis cette fièvre autour du livre, euh je suis très heureux d’y venir. Effectivement, je suis train de faire une tournée nationale qui a commencé à Annaba pour faire une escale au SILA à Alger. J’irai ensuite à la rencontre de mes lecteurs à Constantine, à Tlemcen et 0ran.
Au-delà de la passion qui unit Irina et Walid, l’intrigue amoureuse ne fait-elle pas office de fil conducteur, voire de prétexte, pour explorer les traumatismes profonds de l’histoire soviétique et algérienne ?
Il est important de souligner que dans tous mes romans, il y a une histoire d’amour. Dans mes romans, j’ancre souvent mes récits au cœur de contextes historiques particulièrement sombres et éprouvants, comme la Syrie sous l’emprise de Daech. Dans ces univers abominables, l’histoire d’amour devient essentielle : elle insuffle de l’espoir et empêche le récit de sombrer dans un désespoir absolu. Plus que de simples va-et-vient, le roman opère de véritables remontées dans le temps aux frontières du fantastique. À travers ce procédé, j’explore la question chronique du « qu’aurait-il se passe si j’avais changé tel événement ? ». Cependant, cette exploration historique et intime s’avère profondément pessimiste : chaque tentative de modifier le passé pour corriger le tir entraîne des conséquences en chaîne souvent bien pires que la réalité initiale. Ce livre m’a profondément marqué, au point de bousculer mes habitudes d’écriture. Alors que j’éprouve d’ordinaire le besoin de changer radicalement de sujet après chaque roman, je ressens pour la première fois l’envie de prolonger mon exploration de cet univers. Ce projet ravive mes propres souvenirs d’étudiant, une époque où l’influence soviétique s’étendait bien au-delà du monde slave pour englober l’Asie centrale. J’avais alors eu la chance de découvrir la beauté absolument stupéfiante de Léningrad -devenue Saint-Pétersbourg -mais aussi de Samarcande, deux cités fascinantes qui continuent de m’inspirer.
Pourquoi avez-vous choisi la structure de l’opéra pour bâtir l’architecture de ce roman ?
J’ai choisi la structure de l’opéra parce qu’il s’agit d’un art codé, intensément dramatique, où les passions amoureuses sont exacerbées et s’achèvent presque toujours de manière tragique. Ce choix fait écho à mes propres souvenirs de l’époque brejnévienne, où j’avais été profondément marqué par le paradoxe absolu de la société soviétique. Le système politique était hermétique et étouffant, mais le peuple manifestait un amour viscéral, presque stupéfiant, pour la musique, l’art et la littérature. Je me rappelle mon étonnement en voyant des stades entiers se remplir, non pas pour un événement sportif, mais pour écouter des récitals de poésie. C’est précisément à travers ses contradictions que j’ai développé un attachement profond pour la Russie. Mais selon l’adage « qui aime bien châtie bien », cette affection n’exclut pas une lucidité totale. En Russie, tout prend des proportions gigantesques : la splendeur de la création culturelle, mais aussi la démesure des crimes historiques.
Avec Irina, un opéra russe, vous convoquez Tolstoï, les grands poètes et le chant lyrique dans un hommage vibrant aux maîtres de la création russe.
À travers ce livre, j’ai voulu rendre hommage aux géants de la littérature russe, tels que Tolstoï et ses immenses poètes, qui ont nourri mon envie d’écrire et représentent des sommets absolus de l’esprit humain. Il ne faut pas caricaturer la Russie : on peut aimer profondément la richesse culturelle de ce pays sans pour autant fermer les yeux sur ses tragédies. Aimer n’est pas pardonner. On peut être fasciné par l’âme russe tout en condamnant sans concession les horreurs de son histoire et de son actualité.