
La Bibliothèque nationale d’Algérie a organisé, mardi 3 novembre, à l’espace Esprit Panaf du pavillon Palestine, une rencontre consacrée au « Patrimoine manuscrit et aux mutations techniques », dans le cadre du programme culturel du Salon international du livre d’Alger (SILA 2026). Les intervenants ont abordé les enjeux de la préservation de ce patrimoine, à travers une double démarche de conservation matérielle et de transition numérique, notamment grâce aux possibilités offertes par l’intelligence artificielle.
Ouvrant les travaux, le directeur de la Bibliothèque nationale, Mounir Bahadi, a rappelé le rôle de l’institution dans la conservation et la valorisation du patrimoine écrit national. Il a indiqué que la Bibliothèque nationale conserve actuellement 6 924 manuscrits, un fonds qui devrait prochainement dépasser les 7 000 pièces grâce à de nouvelles acquisitions. Une collection remarquable par sa richesse, sa rareté et la valeur historique de certains documents.
À l’échelle nationale, les experts de l’institution estiment à 46 268 le nombre de manuscrits conservés dans quelque 587 bibliothèques publiques et privées. Ces collections sont réparties à travers le territoire national, notamment dans les zaouïas, les écoles coraniques et les demeures de familles de lettrés et de savants.
L’intelligence artificielle au service des manuscrits anciens
Intervenant sur les applications de l’intelligence artificielle, Abderrahmane Benyatou a montré comment cette technologie pouvait faciliter le déchiffrement, l’authentification et la valorisation des manuscrits médicaux du monde islamique.
Selon lui, l’IA permet désormais d’accomplir en quelques minutes certaines opérations qui nécessitaient auparavant plusieurs mois de recherches. Elle facilite notamment l’identification des auteurs et de leurs réseaux d’influence, l’indexation de centaines de médecins cités dans un même ouvrage, la conversion des anciennes unités de mesure et l’identification des plantes médicinales.
L’intervenant a également évoqué les possibilités de modélisation des théories médicales anciennes, d’analyse des remèdes traditionnels et de détection de substances potentiellement toxiques. Il a notamment cité l’exemple de la thériaque d’Ibn al-Bajjah, dont l’étude pourrait bénéficier de ces nouveaux outils.
Plaidant pour une généralisation de l’intelligence artificielle dans le traitement des manuscrits scientifiques, Abderrahmane Benyatou a souligné que cette technologie ne remplace pas le chercheur, mais renforce ses capacités d’analyse et permet d’établir de nouveaux liens entre les savoirs anciens et la science moderne.
Un projet innovant pour dater les manuscrits
De son côté, Fatouma Benyahia, responsable du service des manuscrits et ouvrages rares de la Bibliothèque nationale, a présenté les nouvelles méthodes technologiques utilisées pour l’étude et la datation des documents anciens.
Elle a expliqué que les méthodes traditionnelles, notamment l’analyse des colophons et des filigranes, demeurent indispensables, mais nécessitent souvent des recherches longues et complexes. L’utilisation de catalogues spécialisés, comme celui de Briquet, a constitué une avancée importante, sans toutefois résoudre toutes les difficultés rencontrées par les chercheurs.
Pour dépasser ces contraintes, la Bibliothèque nationale a engagé un projet pilote en collaboration avec des étudiants de l’École nationale supérieure d’intelligence artificielle (ENSIA). Celui-ci porte sur l’identification du filigrane aux « trois croissants », particulièrement répandu en Italie au XVIIe siècle.
Grâce à un modèle d’intelligence artificielle fondé sur la reconnaissance d’images, le système pourrait, à terme, permettre d’estimer la date d’un manuscrit à partir d’une simple photographie de son filigrane, comparée à des documents de référence.
Cette innovation pourrait également bénéficier aux familles algériennes détenant des collections privées, en facilitant l’identification, la datation et la numérisation de leurs manuscrits.
À plus long terme, le croisement des données relatives au papier avec les informations biographiques des auteurs pourrait renforcer les méthodes d’authentification des documents anciens. Une perspective qui illustre les nouvelles possibilités offertes par les technologies numériques pour préserver et transmettre le patrimoine manuscrit algérien aux générations futures.