Meriem Guemache, écrivaine « J’ai voulu redonner une voix aux oubliés de l’Histoire »

Présente au Salon international du livre d’Alger (SILA 2026) pour une séance de dédicaces sur le stand de Casbah Éditions, Meriem Guemache revient sur la genèse de son roman El Menfi, consacré à la déportation des Algériens en Nouvelle-Calédonie durant la période coloniale. À travers le destin de Slimane, son personnage principal, l’écrivaine explore une tragédie longtemps reléguée aux marges de la mémoire collective et explique son choix de la fiction pour restituer l’humanité de ces exilés.

Vous publiez El Menfi chez Casbah Éditions, un roman consacré à la déportation des Algériens en Nouvelle-Calédonie. Qu’est-ce qui vous a poussée à vous emparer de ce drame historique ?

Le sort des Algériens déportés en Nouvelle-Calédonie au XIXe siècle m’a toujours habitée. Au fil de mes lectures, j’ai découvert toute la violence de ce drame : des hommes arrachés à leur patrie par le pouvoir colonial, entassés sur des navires à destination des antipodes, sans aucun espoir de retour. C’est une histoire bouleversante, qui m’a également été rapportée à travers les confidences d’amis évoquant un ancêtre banni à jamais. Pourtant, cette tragédie reste absente des manuels scolaires. On enseigne les insurrections de 1871, notamment celles d’El Mokrani et de Cheikh El Haddad, mais on passe sous silence ces vies brisées dans l’enfer des bagnes. À travers ce livre, j’ai voulu briser ce silence, transmettre cette mémoire aux jeunes générations et redonner une voix à ces oubliés de l’Histoire.

Votre personnage principal, Slimane, découvre l’enfer colonial à l’âge de vingt ans. Avez-vous voulu donner un visage à ces milliers de destins sacrifiés, trop souvent réduits à des chiffres ?

À travers la figure de Slimane, mon intention était de raconter ces existences que la grande Histoire a laissées dans l’ombre. Il incarne à lui seul tous ces bagnards exploités jusqu’à l’épuisement sur l’île Nou. La majorité de ces hommes ont été arrachés à leur terre en pleine jeunesse. On estime que plus de 2 000 Algériens ont été déportés en Nouvelle-Calédonie entre 1864 et 1927. Nombre d’entre eux reposent aujourd’hui au cimetière de Nessadiou, à Bourail. En redonnant une existence littéraire à ces hommes, je cherche à rompre le silence qui leur a été imposé et à faire ressurgir la mémoire de leurs trajectoires brisées.

Vous avez privilégié le roman plutôt que l’essai historique. La fiction vous permettait-elle de restituer toute la dimension humaine de ces destins oubliés ?

L’histoire coloniale m’a servi de socle, mais j’ai choisi la fiction pour construire ma trame romanesque. En tant qu’écrivaine, j’ai laissé libre cours à ma sensibilité et à ma créativité. J’ai fini par m’attacher si profondément à mes personnages que j’ai ressenti une immense émotion en écrivant les dernières lignes du livre.

Sur quelles sources historiques et documentaires vous êtes-vous appuyée pour écrire El Menfi ?

Avant de me lancer dans l’écriture d’El Menfi, j’ai consacré beaucoup de temps à la lecture, à la recherche documentaire et à la prise de notes, afin de construire un roman solide et fidèle à ce que je souhaitais transmettre. J’ai notamment consulté les ouvrages de plusieurs auteurs, dont Mehdi Lallaoui, Melica Ouennougui et Rachid Sellal, ainsi que les documentaires de Saïd Oulmi. J’ai également relu les témoignages de communards déportés en Nouvelle-Calédonie, notamment Louise Michel, Henri Rochefort et Jean Allemane, qui ont contribué à sensibiliser l’opinion publique au sort des déportés algériens. Ce travail de recherche et d’écriture a nécessité deux années au total.