CATHERINE NAÏMA DIB « Pour Mohammed Dib, l’enfance est l’espace où tout se construit »

À travers ses contes, Mohammed Dib a révélé une autre facette de son univers littéraire, où l’enfance, la douceur et l’imaginaire occupent une place essentielle. Dans cet entretien, sa fille, Catherine Naïma, revient sur la singularité de cette écriture, son ancrage dans la tradition maghrébine et arabe, ainsi que sur la volonté de faire découvrir au grand public les multiples dimensions d’un écrivain dont l’œuvre demeure d’une étonnante richesse.

On connaît Mohammed Dib l’écrivain, mais un peu moins l’auteur pour la jeunesse. Que pouvez-vous nous dire sur cette facette de son œuvre ?

Mohammed Dib a écrit des contes dès 1959. Il a poursuivi cette écriture tout au long de sa carrière, et nous les redécouvrons aujourd’hui grâce aux rééditions, notamment au magnifique travail réalisé par les éditions Barzakh.

Ce qui est surprenant, c’est l’unité de style qui traverse ces textes, de 1959 jusqu’à 2001, avec même des inédits réunis dans ce coffret. C’est aussi la limpidité de l’écriture de Dib, comme l’a magnifiquement souligné le professeur Naget Khadda : la transparence de son style, son élégance, une élégance qui laisse à chacun la liberté de comprendre et d’interpréter selon son âge et sa sensibilité. Son écriture reste accessible à tous. Les éditeurs précisent d’ailleurs que ces contes s’adressent aux enfants à partir de cinq à sept ans, mais ils sont tout aussi passionnants pour les adultes. C’est là toute la touche de Dib.

Il puise également son inspiration dans la tradition maghrébine et arabe, qui remonte à des temps séculaires. Mais les petits refrains qui ponctuent ses récits, par exemple, ne sont pas directement repris des contes arabes : il les invente lui-même. Il s’agit donc d’une véritable création, qui témoigne en même temps d’un ancrage dans une culture ancestrale.

Comment interprétez-vous cette place accordée à l’enfance dans son univers littéraire ?

C’est un aspect plus personnel et plus humain, selon ma propre lecture. Si Dib était là, il apporterait peut-être des corrections à cette interprétation. Il était très pudique, très discret, et n’aurait peut-être même pas aimé que l’on en parle. Mais j’ai le sentiment que, pour lui, l’enfance est l’espace où tout se construit. À travers ses contes, il offre quelque chose à tout le monde, à l’humanité tout entière, pourrait-on dire : la possibilité de profiter de la douceur, mais aussi d’une leçon, implicite, que chacun peut imaginer et interpréter à sa manière. Peut-être est-ce une douceur qu’il n’a pas lui-même eu la chance de connaître. On le voit bien dans son premier roman, « La Grande Maison », où la vie des enfants est extrêmement dure. La vie est difficile pour les adultes également. Ceux-ci font de leur mieux pour protéger leurs enfants, mais, à cette époque, il n’était pas question de disposer de livres pour enfants ou de leur raconter des contes : la vie était tout simplement trop dure.

Je me dis qu’à travers ses contes, Dib se projette, se réinvente un monde merveilleux de l’enfance et l’offre aux autres.

Cette écriture du conte l’a donc accompagné tout au long de sa carrière, de 1959 jusqu’en 2001, sans véritable interruption ?

En effet, il a écrit des contes durant toute cette période. Ce sont des textes courts, c’est vrai, surtout lorsqu’on les compare au reste de son œuvre. Mais ce que je trouve particulièrement intéressant, comme le soulignait Naget Khadda, c’est que même le roman, qui est une forme occidentale et qui n’appartient pas directement à la tradition algérienne, arabe ou orale, est sous-tendu par le conte. Elle trouve très intéressant de montrer à quel point cette dimension est présente dans l’œuvre elle-même. C’est comme si, quelque part, les romans se construisaient eux aussi comme des contes.

On connaît Mohammed Dib avant tout comme romancier, mais d’autres facettes de son parcours sont aujourd’hui davantage mises en lumière, notamment l’auteur pour enfants, le photographe ou encore le peintre. C’est aussi l’un des objectifs de la Société internationale des amis de Mohamed Dib, que vous avez créée ?

Oui, notre objectif est effectivement de faire connaître toutes les facettes de cet écrivain extraordinaire. Nous ne jouons pas un rôle scientifique, comme le font les universités et les institutions de recherche. Nous nous adressons au grand public et souhaitons diffuser son œuvre le plus largement possible, y compris à travers des modes d’expression facilement accessibles. Il est aussi difficile de remettre dans l’actualité un écrivain qui est décédé. Nous essayons donc de saisir les occasions offertes par les rééditions et par le magnifique travail éditorial réalisé par les éditeurs algériens, notamment à travers les traductions. Nous cherchons à susciter l’intérêt en nous appuyant sur cette actualité, en proposant de nouveaux regards et en faisant également passer l’idée que Dib est un écrivain accessible.