L’âme de l’enfance, la voix de l’engagement..Marcel Khalifé à cœur ouvert 

Dans la salle Palestine, les notes de la légende de la musique arabe contemporaine, Marcel Khalifé, s’entrelacent aux mots de Mahmoud Darwich, porteurs d’histoires, de mémoire et d’émotions. Le public écoute, suspendu, touché par cette musique et cette poésie qui parlent de la vie, de l’espoir et de des combats, là où le thème de la rencontre « Le poids de la Parole », a touché les cœurs et éveillé les consciences. 

Dès ses premiers mots, Marcel Khalifé, invité, le 4 novembre 2025, au Salon international du livre d’Alger (SILA), a planté le décor, rappelant que « la culture et la musique créent des ponts entre les peuples, plus forts que la diplomatie ». Il a salué la présence de l’ambassadeur du Liban, présent « non en tant que diplomate mais comme ami », soulignant que les relations culturelles sont un véritable vecteur de fraternité entre les sociétés.

L’artiste a ensuite ouvert une fenêtre sur son enfance à Amchit, près de Byblos, et sur les vingt années passées loin de son village natal, fuyant la guerre civile libanaise. « J’ai vécu à Beyrouth-Ouest, dans la fureur des bombardements et la tension des communautés. La musique a été mon refuge, mon moyen de respirer et de continuer à créer », confie-t-il, avec la simplicité de celui qui a trouvé dans l’art son havre de paix.

Marcel Khalifé revient sur ses années scolaires et musicales. Il parlera de son parcours « dans une école française, ou je chantais dans la chorale. J’étais chrétien, mon ami Ahmed était musulman. Nous étions unis par la musique, bien avant que les divisions politiques et religieuses ne nous affectent. » Ces souvenirs, nourris de fraternité et d’humanité, ont façonné « ma vision d’un monde où la musique transcende les frontières ».

Le point d’orgue de la rencontre fut la présentation de Jidarîyah, œuvre monumentale inspirée de la poésie de Mahmoud Darwich. Composée sur 110 pages de textes, elle a mobilisé Khalifé pendant deux années : « Travailler sur ce texte n’a pas été un effort intellectuel, c’était un travail d’émotion et de mémoire », explique-t-il. Pour créer Jidarîyah, il a retrouvé l’enfant qu’il était : « Je jouais sur les tables, les casseroles, les assiettes… exactement comme quand j’étais petit. Ce même enfant m’a permis de réaliser ce projet ».

Mélange subtil de musique, chorale, théâtre et chorégraphie, l’œuvre intègre la voix de Darwich, donnant l’impression que le poète dialogue avec la musique depuis « un lieu mystérieux, hors du temps ». Pour Khalifé, Jidarîyah est « la première œuvre complète, où chaque note sert le texte et l’émotion », une rencontre entre mémoire et création qui transporte le spectateur dans un voyage sensible et universel. Pour Khalifé « être engagé ne signifie pas forcément prendre position politiquement. L’engagement, c’est produire des œuvres de qualité, sincères et belles. Même une chanson d’amour bien faite est un acte d’engagement. Tout est un engagement dans la vie », a-t-il expliqué, rappelant que la beauté et la sincérité suffisent à éveiller les consciences.

Entre confidences et anecdotes, Khalifé a évoqué le poids de l’exil et de la guerre, ses souvenirs de Beyrouth-Ouest. Il révélera que « j’ai attendu vingt ans avant de pouvoir rentrer dans mon village. Pendant ce temps, la musique et l’amitié ont été mes piliers ». Il a raconté ses débuts dans l’industrie musicale, affirmant que « quand on m’a proposé de changer mon nom en Ahmed pour vendre mes disques plus facilement, j’ai refusé. Je suis resté Marcel Khalifé, c’est le nom que mon père m’a choisi, fidèle à moi-même et à mon héritage ».

L’artiste a annoncé à son public algérien ses prochains concerts à l’Opéra d’Alger, dont l’organisation est suivie de près par le ministère de la Culture et des arts. « Si je ne pouvais y être, ce serait un véritable regret. Mais je promets à tous les spectateurs que nous serons bientôt présents, pour partager ensemble la musique et la poésie qui nous rassemblent et nous font vibrer ».

La ministre de la Culture a, enfin, rendu hommage au philosophe Fathi Triki, saluant son parcours intellectuel et son apport précieux à la pensée arabe contemporaine.