
Entre La Mahdara Et Le Numerique, La Mauritanie Tisse Son Propre Roman National
À l’extrême Ouest du monde arabe, là où les sables du désert rencontrent les eaux de l’océan Atlantique, la Mauritanie s’élève avec sa culture profondément enracinée et sa littérature diversifiée.
Elle constitue un pont unique entre l’arabité et l’Afrique, entre les récits oraux et l’écrit moderne, entre l’authenticité de la Mahdara et les aspirations du roman numérique.
Le pays est connu depuis des siècles comme le « Pays du million de poètes », une description célèbre qui n’est guère une exagération.
La poésie s’est mêlée à la vie quotidienne des gens, au point que l’expression versifiée est devenue une partie du tissu de l’identité nationale, un outil pour exprimer la sagesse, la fierté, l’amour, la religion, et même la critique politique et sociale.
La Mahdara ou l’université ouverte des sables
Il est impossible d’évoquer la culture mauritanienne sans s’arrêter sur la Mahdara, l’institution éducative traditionnelle qui constitue la pierre angulaire de la diffusion des sciences islamiques et de la langue arabe dans le pays. Les Mahadir se distinguent par leur méthode orale, basée sur la mémorisation et l’enseignement magistral. Les étudiants en sortent après des années d’étude approfondie du Saint Coran, du Fiqh (jurisprudence), de la grammaire et de l’ancienne poésie arabe. Malgré les défis contemporains – du déclin de la fréquentation à la limitation des moyens – la Mahdara reste un symbole de la résilience de l’identité culturelle mauritanienne face à la mondialisation.
La poésie, mémoire de la vie quotidienne
En Mauritanie, la poésie n’est pas seulement un art, c’est un mode de vie, de communication et d’historicisation. La poésie Hassaniya (en dialecte Hassani) a émergé aux côtés de la poésie classique (Fassih) comme un affluent majeur de la culture orale. Les poèmes sont échangés lors d’événements sociaux et politiques, transmis de bouche à oreille au même titre que les nouvelles. Des poètes illustres de Mauritanie ont marqué la scène arabe, tels qu’Ahmedou Ould Abdelkader et Cheikh Mohamed Ould Bellamach, qui ont jeté des ponts entre le classicisme et l’innovation.
Le roman : de la marge à la lumière
Malgré la domination de la poésie sur la scène culturelle pendant des décennies, le roman mauritanien commence à s’imposer avec une assurance croissante, notamment avec une nouvelle génération d’écrivains qui ont choisi la narration comme moyen d’exprimer les complexités de la société et de déconstruire les mythes fondateurs de l’identité collective. Des romans tels que « La Cité des Vents » d’Ahmedou Ould Abdelkader, ou « Chinguetti, la ville perdue » de Mohamed Ould Mohamed Salem, révèlent une quête assidue de l’identité nationale et interrogent la relation entre désert et modernité, religion et pouvoir, tribu et État.
Le plurilinguisme : richesse et identité composée
La Mauritanie est un pays multilingue et multiculturel, où l’arabe (dans son dialecte Hassani) coexiste avec des langues nationales négro-africaines telles que le Wolof, le Soninké et le Pular. Cette diversité est une source de richesse culturelle. Les dernières années ont vu des tentatives sérieuses d’intégrer ces langues dans le paysage culturel officiel, que ce soit par la traduction ou l’organisation d’événements littéraires multilingues, marquant ainsi une étape vers la construction d’une culture inclusive qui dépasse l’exclusion et la marginalisation.
La Femme : une nouvelle voix dans la narration et la poésie
La femme, qui a longtemps joué un rôle central dans la transmission du patrimoine oral et la gestion de la vie culturelle de la société traditionnelle, commence aujourd’hui à écrire de sa propre voix. Des noms féminins brillants ont émergé dans les domaines de la poésie, du roman et de l’essai, comme la poétesse Mbaraka Mint El Berra, qui a allié savoir scientifique et littérature, ou l’écrivaine Mona Mint Ely, qui a abordé les questions féministes avec un langage audacieux. Face aux défis sociaux, l’écrivaine mauritanienne poursuit son parcours d’affirmation de soi.
La culture numérique : un nouvel horizon
Avec la propagation d’Internet dans les villes et les zones rurales, de nouvelles générations ont émergé, s’exprimant à travers les blogs, les pages Facebook et les plateformes YouTube. Ces outils ont donné aux jeunes une liberté d’expression inédite et ont fait émerger des contenus culturels alternatifs abordant le quotidien des gens, la politique, la musique et l’identité.
Aux confins des sables et du futur
Malgré tous les défis auxquels elle est confrontée, la Mauritanie reste un pays qui porte en son cœur la mémoire du désert et l’âme de la poésie. Entre la Mahdara et la plateforme numérique, entre la voix du poète et le cri du romancier, entre la poésie Hassaniya et le tweet numérique, le Pays du million de poètes tisse son propre récit. Et si les cultures se mesurent à leur capacité à se renouveler sans perdre leurs racines, la Mauritanie présente un modèle digne de méditation, celui d’un pays qui écrit son histoire à l’encre et au sable, et dessine son avenir au rythme de la poésie.
Le pouvoir doux et la richesse historique
En accueillant la Mauritanie comme invitée d’honneur au Salon International du Livre d’Alger, l’Algérie réaffirme la solidité des relations qui unissent les deux pays, lesquelles n’ont cessé de connaître un développement remarquable dans divers domaines : diplomatique, économique et culturel au sein de secteurs stratégiques, et se dirigent vers la construction d’un partenariat stratégique global.
Parmi les facteurs historiques et culturels qui consolident cette coopération, figure la continuité civilisationnelle entre les deux pays et les deux peuples. Il existe des liens familiaux remontant à l’Antiquité, un héritage linguistique et culturel commun, et l’unité du rite malékite et l’appartenance à des voies soufies communes, notamment la Tidjaniya, la Qadiriyya et la Kuntiyya, qui demeureront des passerelles frontalières douces unissant les deux peuples.
Les centres urbains de Mauritanie et d’Algérie étaient des phares scientifiques où les savants échangeaient des Ijaza (licences ou autorisations d’enseigner), et l’autorité savante était réciproque. Des cités d’Adrar, de la Saoura (Béchar), de Tlemcen, de Béjaïa et de Tindouf — incluant des Zaouïas comme celle de Mohamed El Mokhtar Ould Bellamach à Tindouf — étaient des instituts de savoir où les Mauritaniens étudiaient. De même, Chinguetti, surnommée le « Pays des Mahadir », et des villes comme Oualata et Tichitt étaient des centres de rayonnement scientifique vers lesquels les Algériens se rendaient pour étudier et obtenir des Ijaza.
Ces passerelles spirituelles, culturelles, littéraires, ajoutées aux liens familiaux, constituent la force douce et la riche assise historique qui sous-tendent la construction de relations fraternelles, politiques, économiques et culturelles durables à même d’assurer un développement commun face aux défis.