
Hosni Kitouni revient dans cet entretien sur le rôle fondateur de l’Algérie dans l’histoire mondiale, depuis la guerre de libération jusqu’à la pensée de l’Émir Abdelkader. Pour lui, l’expérience algérienne est à la fois singulière et universelle.
En quoi l’expérience historique de la guerre de libération a-t-elle marqué la pensée universelle et les luttes d’émancipation à travers le monde ?
Ce qui a été déterminant dans l’histoire mondiale, c’est la lutte de libération nationale. Elle s’est déroulée dans un contexte de colonisation de peuplement, avec l’installation massive de colons venus bâtir leurs villes, leurs fermes et leurs usines, au détriment de la population autochtone. La guerre de libération fut d’une violence extrême, mais elle a marqué l’histoire en provoquant le départ de cette population coloniale. Par sa manière de se décoloniser, l’Algérie est devenue une histoire emblématique, un cas particulier dans l’histoire des indépendances.
Le second aspect concerne les travaux de Frantz Fanon. Profondément marqué par la Révolution algérienne, il a influencé à son tour la pensée critique universelle. Dans les années 1960, plusieurs mouvements de libération à travers le monde — en Afrique, en Asie, mais aussi aux États-Unis avec les Black Panthers ou les Black Muslims — se sont inspirés de l’expérience algérienne.
En quoi l’œuvre de l’Émir Abdelkader et sa pensée s’inscrivent-elles dans cette continuité civilisationnelle ?
L’Émir Abdelkader a réuni en lui deux grandes forces : le combattant et le penseur. Sa trajectoire est exemplaire : il a posé les fondements du premier État moderne algérien, tout en incarnant une résistance morale et spirituelle. C’est pourquoi il est reconnu dans le monde entier, à la fois comme chef militaire ayant opposé une résistance implacable à la France coloniale, mais aussi comme penseur soufi, méditant sur la foi, la croyance et la vie.
À la fin de sa vie, il a largement œuvré pour le dialogue et la réconciliation entre les religions et les cultures. Pour de nombreux chercheurs, son parcours reste une source d’inspiration universelle.
L’Algérie a connu plusieurs civilisations. Comment ces différentes strates historiques ont-elles façonné une identité plurielle et ouverte sur le monde ?
C’est comme une terre où les couches sédimentaires se superposent. À travers les siècles, les expériences historiques ont laissé des traces diverses, mais il y a toujours eu une constance du peuple algérien. Chaque période a laissé son empreinte, et l’Algérie a su absorber ces influences pour les intégrer et en faire une force.
Aujourd’hui, tous les colonisateurs sont partis, mais ils ont laissé un patrimoine commun, fait de sensibilités culturelles. L’identité algérienne, c’est cette continuité dans la diversité.
À quel point est-il important de parler de “civilisation” aujourd’hui, dans un monde globalisé et en proie aux guerres ?
Lors du premier panel du colloque, j’étais aux côtés de trois universitaires : un Tunisien, un Britannique et un Américain, et le seul absent était un Français ! C’est un signe fort : nous avons réussi à rompre avec la vision française de notre histoire.