Entretien avec le Pr Slimane Hachi : « Nous sommes du monde, et nous remontons au monde le plus ancien »

Directeur du Centre national de recherche préhistorique, anthropologique et historique (CNRPAH), le professeur Slimane Hachi revient sur les grandes étapes de l’histoire du peuplement en Algérie et sur la continuité d’une civilisation millénaire. Il défend l’idée d’un récit national ininterrompu, témoin d’une culture qui n’a jamais cessé de se renouveler sans se renier.

Pourriez-vous revenir sur les grandes lignes de votre intervention, “La conférence des haltes”, que vous avez présentée ?

Il s’agit d’une conférence consacrée aux grandes haltes de l’histoire de notre pays. J’ai commencé par le plus ancien gisement, celui d’Aïn Lahnech, dans la région de Sétif, qui remonte à 2,4 millions d’années. Puis, je suis passé à Tighennif, à Mascara, le plus ancien site ayant livré des restes d’Homo erectus.

Ensuite, j’ai évoqué Afalou Bou Rmel, entre Béjaïa et Jijel, où ont été découvertes les plus anciennes manifestations artistiques d’Afrique – et parmi les plus anciennes du monde : de petites figurines en terre cuite datées entre 15 000 et 20 000 ans. J’ai également évoqué d’autres gisements majeurs liés à l’invention de la parure, de la représentation artistique et des gravures rupestres.

À travers mes diapositives, j’ai présenté plusieurs inventions esthétiques marquantes : la peinture figurative, la peinture stylisée, la peinture kinésique (c’est-à-dire la représentation du mouvement), ainsi qu’une pratique picturale que nous appelons le tachisme, fondée sur les taches de couleur — une approche que l’on retrouvera bien plus tard dans l’art moderne, chez Picasso notamment.
En somme, j’ai voulu retracer les empreintes de civilisation inscrites dans l’histoire de notre pays.

Pourquoi, selon vous, le récit national algérien mérite-t-il d’être revisité à la lumière de la profondeur historique du pays ?

Les nations reposent sur un récit national. Les États et les peuples se construisent sur des motifs de fierté, non sur la détestation de soi.

Notre récit, à nous, Algériens, Africains du Nord, Africains, Méditerranéens, est d’une richesse incommensurable — c’est ce que j’ai voulu démontrer. Ce qui fragilise un récit national, ce sont les discontinuités et les ruptures. Or, il n’y a pas eu de discontinuité de peuplement dans cette terre bénie, depuis Aïn Lahnech jusqu’à aujourd’hui.

Il n’y a jamais eu de vide historique ou démographique qui aurait entraîné un renouvellement du peuplement. Notre évolution s’est faite dans la continuité, en recevant, en échangeant, sans jamais rompre avec nous-mêmes.

L’Algérie occupe une position géographique privilégiée : sur la façade méditerranéenne, à une époque où la Méditerranée représentait le monde, et le monde, la Méditerranée.
Nous sommes du monde, et nous remontons au monde le plus ancien.

Dans la dernière partie de ma communication, j’ai voulu rappeler également la profondeur africaine de l’Algérie. Nous sommes un creuset, un espace d’échanges et d’ouverture, qui n’a jamais cessé de s’affirmer tout en recevant des apports venus d’ailleurs.
Nous sommes un peuple qui a autant participé à la culture qu’à la civilisation, car il existe une seule civilisation humaine mais des cultures multiples.

Vous avez également évoqué votre recherche de terrain et l’ouvrage publié par le CNRPAH, “Préhistoire de l’Ahaggar, l’art rupestre de la Téfedest”. Pouvez-vous nous en parler ?

Ce livre est le fruit de vingt années de recherche sur un massif montagneux appelé la Téfedest, une chaîne de granite longue de 150 kilomètres et large de 40. Nous l’avons parcourue en long, en large et en travers pendant deux décennies.

Nous avons photographié, documenté et analysé tous les sites préhistoriques d’art rupestre — gravures et peintures — pour un total de 150 sites étudiés.

Toutes les analyses ont été effectuées en laboratoire, en recourant à de nouveaux logiciels d’infographie, de photogrammétrie et de traitement d’image, notamment des logiciels dits « à changement de couleurs ». Ces outils permettent de révéler ce que l’œil nu ne perçoit plus : sur le terrain, certaines peintures semblent effacées, mais une fois traitées, elles dévoilent des formes et des détails insoupçonnés.

Ce procédé a été appliqué sur l’ensemble des sites étudiés, puis complété par une analyse factorielle et informatique approfondie.
C’est un travail de longue haleine, à la croisée de la science, de la technologie et du patrimoine, qui permet aujourd’hui de redonner vie aux premières expressions artistiques de l’humanité sur le sol algérien.