
L’historien américain Todd Shepard revient sur la manière dont les luttes algériennes éclairent les combats contemporains — de la Palestine au Sahara occidental. Il évoque également l’émergence d’une nouvelle génération d’historiens et d’écrivains algériens, porteurs d’un regard plus libre et renouvelé sur la guerre d’indépendance.
Le colonialisme revient toujours. S’il ne s’impose plus par la force militaire, il agit désormais par l’économie ou sous d’autres formes. Pourquoi ce cycle ne s’est-il jamais brisé depuis le début de l’humanité ?
Il existe, selon moi, quelque chose de nouveau — et même de pire — dans ce qu’on appelle la colonisation contemporaine, celle des XIXᵉ et XXᵉ siècles, comme de nombreux auteurs l’ont souligné. Le phénomène est récurrent, presque éternel. Ce qui change, c’est l’émergence de l’idée que les êtres humains sont des individus rationnels, censés agir librement. C’est dans ce cadre qu’est né le libéralisme économique et politique, aujourd’hui dominant.
Dès lors, il fallait trouver une justification à la colonisation, à l’existence d’un système impérial. Cette justification s’est incarnée dans le racisme, désormais doté de prétendus fondements « scientifiques ». Même dans le cas de l’Algérie française, les colonisateurs affirmaient vouloir intégrer les Algériens à la nation : ils disaient qu’ils deviendraient un jour capables d’être des Français. Ce n’était pas, disaient-ils, explicitement raciste — mais les effets l’étaient : exclusion, domination, dépossession.
Même les Français opposés à la Révolution algérienne reconnaissaient que le problème venait du racisme, non de la colonisation elle-même. La France a produit des effets racistes durables. Ce refus de se confronter réellement à cet héritage — soit en se posant en victime, comme les États-Unis le font parfois en rappelant leur propre révolution, soit en prétendant que les indépendances sont la réussite du modèle occidental — empêche toute remise en cause profonde. La France, par exemple, a cette capacité à dire : « C’est dans l’application de nos principes que nous avons failli », sans jamais remettre en question ces principes eux-mêmes.
Pendant que les scénarios de colonisation et d’oppression se répètent — notamment en Palestine et au Sahara occidental —, et alors que chaque révolution est différente, quel message les luttes algériennes envoient-elles aux révolutions présentes ?
Je pense à ce mot d’ordre qu’on voit souvent dans les manifestations :
« L’Algérie a vaincu, la Palestine vaincra. »
Ce que vivent aujourd’hui les Palestiniens — la déshumanisation, la violence extrême, la dépossession — nous rappelle ce qu’ont subi les Algériens et leur terre à l’époque.
L’Algérie a montré une voie singulière, différente de celle d’autres pays arabes. Arafat et le Fatah s’en sont inspirés : au lieu d’attendre une aide extérieure, l’Algérie a ouvert une autre voie, celle de la souveraineté populaire.
Certaines leçons ont été retenues, mais d’autres restent à explorer. Les archives algériennes sont riches ; chercheurs et citoyens pourraient y contribuer davantage si leur accès était facilité. Les cinéastes, écrivains et poètes algériens ont déjà beaucoup apporté ; il est temps que les historiens puissent, eux aussi, nourrir cette réflexion collective.
Avez-vous remarqué un nouveau récit sur la guerre d’Algérie chez la jeune génération d’écrivains et d’historiens ?
Complètement. Il est essentiel que ce récit vienne d’Algériens, comme Malika Rahal, qui a appris l’arabe alors qu’elle ne le possédait pas par héritage familial, et qui s’est affirmée comme historienne de l’Algérie.
Les historiens algériens sont très solides, mais ils se heurtent encore à deux obstacles : d’un côté, le regard français, souvent empreint d’un colonialisme inconscient ; de l’autre, une forme d’autocensure imposée par la société algérienne sur ce qu’il est possible de dire de la Révolution. L’ouverture existe depuis plusieurs décennies, mais beaucoup reste à faire.
Terrence Peterson évoquait un certain “privilège américain” qui faciliterait l’accès aux archives algériennes en France. Le confirmez-vous ?
C’était le cas, et cela reste assez vrai. On dit souvent que ceux qui rencontrent le plus de difficultés à consulter les archives algériennes sont les Algériens eux-mêmes, suivis des Français d’origine maghrébine, puis des Français. Les chercheurs américains, eux, bénéficient de plus de facilités, notamment grâce à des soutiens financiers qui leur permettent de rester longtemps sur place et de démontrer leur sérieux. Cela peut toutefois prendre du temps — parfois plusieurs mois.