Khawla Houasnia, fondatrice de la maison d’édition Icosium :« L’édition est un acte de transmission avant tout »

Fondatrice de la maison d’édition Icosium, Khawla Houasnia évoque les liens affectifs qui l’attachent à son métier, les défis structurels de la distribution du livre en Algérie et la place incontournable des réseaux sociaux dans un secteur en pleine mutation. Pour elle, l’édition n’est pas une simple activité commerciale, mais un engagement collectif au service du savoir et de la lecture.

Vous avez évoqué lors de la conférence les raisons qui vous ont poussée à entrer dans le domaine de l’édition. Mais qu’est-ce qui vous a donné la force de poursuivre malgré les nombreuses difficultés ?

Il y a d’abord les raisons émotionnelles. Ce sont les liens qui se tissent avec les auteurs, les chercheurs, les lecteurs… toutes ces personnes qui deviennent peu à peu ton entourage, ton soutien, ton moteur. Dans un domaine aussi exigeant, ces liens affectifs jouent un rôle essentiel.

Avec le temps, une relation intime se crée entre l’éditeur et son travail, comme dans n’importe quel autre métier exercé avec sincérité et rigueur. L’éditeur devient une ressource, un repère pour les étudiants, les chercheurs, pour tous ceux qui cherchent à apprendre. Il tend la main à ceux qui produisent du savoir et en ont besoin.

Dès lors, il devient difficile de s’éloigner de ce milieu, car tu sais que tu as été, pour certains, une lumière, un intermédiaire entre eux et le savoir. Ce sentiment — celui d’avoir apporté quelque chose, d’avoir servi à quelque chose — est très fort. Il te rattache profondément à ton travail et t’empêche d’abandonner un domaine aussi précieux.

Comment votre maison d’édition perçoit-elle l’usage des réseaux sociaux pour la promotion du livre ? Ne pensez-vous pas que ces plateformes favorisent certains titres au détriment d’autres ?

Les réseaux sociaux ne sont pas un choix, mais une nécessité. Il faut cesser de les percevoir comme un ennemi : pourquoi ne pas les considérer comme un allié intelligent ? En Algérie, il y a un manque criant de structures de distribution. Les librairies sont presque inexistantes. Alors, pourquoi ne pas utiliser les réseaux sociaux pour atteindre directement le lecteur, attirer son attention sur nos productions et sur nos livres ?

Je ne crois pas que les réseaux sociaux nuisent à certains titres au profit d’autres. Bien sûr, il y a toujours une part de hasard, mais aussi une part d’intelligence : si un titre se démarque, c’est qu’il a su capter quelque chose, faire preuve d’une forme d’astuce ou de créativité. Nous, éditeurs, devons analyser ces dynamiques, en tirer des leçons et les reproduire de manière positive, sans rivalité malsaine.

Le problème de la distribution revient souvent. Peut-on réellement y remédier ? Est-ce, selon vous, le principal obstacle du secteur ?

Le problème de la distribution ne se résume pas en quelques phrases : c’est un problème structurel et profond. Il nécessite une stratégie collective.

L’édition n’est pas une activité isolée : c’est un écosystème. Le livre naît d’un long processus — de la recherche à l’écriture, de l’impression à la diffusion — dans lequel chaque acteur joue un rôle. Les autorités doivent, de leur côté, faciliter l’accès au livre, créer les conditions favorables à sa circulation et surtout former un lectorat.

Mais le vrai problème, c’est la lecture elle-même. Pourquoi n’y a-t-il pas de distribution ? Parce qu’il n’y a pas assez de lecteurs. Et pourquoi ? Parce qu’il n’y a presque plus de librairies, ni de points de vente, et que la lecture n’a pas été suffisamment encouragée.

Comme l’a rappelé un membre du public lors de la conférence : dans certains pays, les familles consomment les livres comme des produits de première nécessité, au même titre que la nourriture. Pourquoi ne pas rêver d’un jour où le livre serait perçu ainsi en Algérie — comme une nécessité vitale, naturelle ?

C’est un problème à la fois psychologique, sociologique et culturel. Il ne dépend pas d’une seule personne ni d’une seule institution. Il faut du temps, une planification sérieuse et surtout une prise de conscience collective.

Quelle différence distingue, selon vous, les jeunes éditeurs de leurs aînés ?

Peut-être que le terme « jeune éditeur » crée lui-même une barrière. Quand on te dit : « tu es un jeune éditeur » ou « un débutant », on te place dans une case, et cela peut être paralysant.

Au fond, il n’y a pas de véritable différence. Chaque génération d’éditeurs travaille avec les moyens de son époque. Notre génération a la chance de bénéficier des outils numériques et des réseaux sociaux, ce qui facilite certaines choses par rapport aux générations précédentes, qui ne disposaient que du papier.

Aujourd’hui, nous vivons à l’ère du numérique, du livre électronique, et il est naturel que ce format prenne de l’importance : c’est le reflet de notre temps. Il ne faut pas opposer l’ancien et le nouveau, ceux qui utilisent les réseaux sociaux et ceux qui ne les utilisent pas. Chacun évolue dans son époque, avec ses outils et ses moyens.

Souhaites-tu que je t’en fasse une version “interview magazine” (avec une introduction plus narrative, des intertitres courts et des citations mises en avant pour publication presse) ?