
Quand la fiction devient espace de questionnement
Au Salon international du livre d’Alger, la littérature s’est faite lieu de réflexion. Dans la salle Assia Djebar, une rencontre intitulée « Le roman et la question de la pensée » a réuni des voix issues de cultures différentes notamment l’écrivain algérien Abdelwahab Aïssaoui, le critique saoudien Moajeb Al-Adouani et le romancier espagnol Alejandro Murión. Ensemble, ils ont exploré un thème au cœur de la création contemporaine : la place du questionnement intellectuel dans la narration romanesque.
Le roman, un espace pour penser le monde
Dès l’ouverture, Moajeb Al-Adouani a réfuté l’idée, souvent répandue dans le monde arabe, selon laquelle le roman serait un simple divertissement narratif. « Aucun roman ne peut exister sans une idée, sans un noyau de réflexion », a-t-il affirmé. Selon lui, la profondeur philosophique d’une œuvre dépend non seulement de la construction narrative, mais aussi du regard intellectuel que l’auteur porte sur le réel.
Abdelwahab Aïssaoui, auteur du roman Le Divan d’Alger (Le Dīwān al-Isbārṭī, prix international du roman arabe 2020), a abondé dans ce sens. Pour lui, « le roman ne donne pas de réponses, il pose des questions ».
Son œuvre, située entre deux périodes de l’histoire algérienne, interroge la relation de l’Algérien à la religion, à la politique, à l’autre et à lui-même. « Ce qui compte, dit-il, ce n’est pas la simple narration des faits, mais la manière dont le romancier interroge la réalité, l’histoire et la conscience. » Ainsi, le roman devient un espace de tension entre mémoire, identité et pensée critique.
La parole, miroir des idées
Le romancier espagnol Alejandro Murión a, pour sa part, proposé une lecture plus métaphorique de cette relation entre littérature et pensée : « Le mot équivaut à l’idée, et c’est l’impact du mot dans la société qui détermine la force de l’idée. »
Né sur une île bordée par la mer, l’auteur explique que sa propre écriture est nourrie par la nature, perçue comme un espace philosophique où l’homme dialogue avec son environnement.
« L’écriture, dit-il, n’est pas un monde clos. Elle est une ouverture vers l’autre, une façon de vivre parmi les différences. »Pour lui, le roman n’est pas un simple récit mais une expérience existentielle qui interroge la condition humaine.
« Écrire, c’est chercher à comprendre. On écrit parce qu’on ignore, et c’est ce désir de comprendre qui fait naître la littérature. »
L’échange littéraire comme pont culturel
En marge de la conférence, Alejandro Morión a confié regretter « connaître trop peu la littérature algérienne », malgré la proximité géographique et les liens historiques entre l’Algérie et l’Espagne.
Sa première visite à Alger, qu’il décrit comme une « véritable onde de choc culturelle », lui a révélé un monde nouveau :
« En une seule journée, j’ai compris combien nos cultures étaient proches et différentes à la fois. Cette différence n’est pas un obstacle : elle donne des ailes, elle ouvre la vision. »
Morión plaide pour renforcer les passerelles culturelles entre les deux pays : échanges d’auteurs, traductions réciproques, participation croisée aux salons du livre. « Ce type de rencontres, comme celle du SILA, est fondamental. Les écrivains doivent se parler directement. C’est ainsi que naît la compréhension mutuelle. »
Le roman, miroir de soi et du monde
Les échanges nourris entre les intervenants et le public ont mis en lumière un constat partagé : le roman n’est pas un simple espace de fiction, mais un champ d’expérimentation intellectuelle où l’écrivain interroge l’homme, le pouvoir, la foi et le sens.
Au terme du débat, une idée a fait consensus : la force du roman réside dans sa capacité à penser la vie autant qu’à la raconter. Parce qu’il questionne sans imposer, parce qu’il explore sans conclure, le roman demeure — selon les mots d’Abdelwahab Aïssaoui — « le lieu vivant de la pensée en mouvement ».