Lamis Saïdi, autrice « La découverte de Yamina Mechakra a été un tournant dans ma vie de poétesse et de traductrice »

Rencontrée à l’occasion du Salon international du livre d’Alger (SILA 2026), la poétesse, traductrice et autrice algérienne Lamis Saïdi revient sur son parcours littéraire, partage sa vision de la littérature algérienne et nous dévoile les contours de son projet culturel, consacré à la valorisation et à la transmission du patrimoine littéraire national.

 

Vous souhaitez poursuivre votre travail de traduction de l’œuvre de Yamina Mechakra, notamment à travers son magnifique ouvrage qui vient de paraître à titre posthume aux éditions El Kalima. Qu’est-ce que la découverte de cette écrivaine a changé dans votre parcours ?

 

Bien sûr que j’ai envie de poursuivre ce travail de traduction. La découverte de l’œuvre de Yamina Mechakra a constitué un tournant majeur dans ma vie de poétesse et de traductrice. C’est grâce à elle que j’ai commencé à m’intéresser sérieusement à la littérature algérienne. J’ai même entrepris un projet de traduction d’une partie de la littérature algérienne du français vers l’arabe. Le premier texte qui m’a profondément interpellée, en tant que poétesse moderniste, est La Grotte éclatée, dont j’ai commencé par traduire des extraits. À partir de cette première découverte, j’ai exploré d’autres univers littéraires et découvert des auteurs et poètes tels qu’Anna Gréki, Youcef Sebti et Rabeh Belamri. J’ai ensuite entrepris un travail de traduction consacré aux poètes algériens qui ont écrit entre les années 1950 et 1990, avec l’ambition de constituer une véritable référence de la poésie moderniste algérienne en langue arabe, ainsi qu’un fonds de référence littéraire accessible au lectorat arabophone. La plupart de ces textes restent aujourd’hui difficilement accessibles, voire indisponibles, aussi bien en français qu’en arabe. C’est précisément ce constat qui donne tout son sens à mon projet : faire redécouvrir ces œuvres, les rendre accessibles à un nouveau lectorat et contribuer à la transmission de notre patrimoine littéraire aux générations futures. J’insiste également, chaque fois que je traduis un roman, sur la nécessité de rééditer la version originale. Le style de Yamina Mechakra fait aujourd’hui partie intégrante de mes références littéraires et esthétiques.

 

La question qui revient le plus souvent aujourd’hui concerne l’intelligence artificielle et son rapport à la traduction. Quel regard portez-vous sur cette évolution ?

 

Cela dépend des langues. Pour celles dont les corpus sont numérisés et largement disponibles, les choses sont relativement plus simples. En arabe, c’est beaucoup plus compliqué, car les contenus générés par l’intelligence artificielle restent parfois discutables sur le plan de la qualité et de la fiabilité. La traduction littéraire ne répond pas aux mêmes normes que la traduction ordinaire. Un écrivain crée son propre style, invente quelque chose qui n’existait pas auparavant dans les corpus. Il élabore de nouvelles formules, de nouvelles tournures de phrases et parfois même une nouvelle approche de la langue. C’est pourquoi nous aurons toujours besoin du regard et de la sensibilité du traducteur humain. Bien sûr, l’intelligence artificielle peut être utilisée pour produire un premier jet. Mais un texte littéraire ne peut pas être publié tel quel après une traduction automatique. Il doit être retravaillé, réinterprété et affiné. La traduction littéraire exige une véritable intervention humaine, une sensibilité et une connaissance approfondie de l’univers de l’auteur.

 

Pensez-vous que la poésie soit aujourd’hui menacée par l’omniprésence de la technologie ?

 

Cela fait longtemps que la place de la poésie se rétrécit dans notre société. Nous vivons dans une société de consommation où les gens recherchent des textes qui leur apportent des réponses immédiates et ne les poussent pas nécessairement à réfléchir. Et cela ne concerne pas uniquement la poésie. On privilégie de plus en plus les livres qui proposent des recettes de vie, des solutions toutes faites et des réponses simples. Or, la véritable littérature, tout comme la poésie, ne cherche pas forcément à apporter des réponses : elle pose des questions, suscite la réflexion et nous invite à regarder le monde autrement.

 

Avez-vous enfin fini d’oublier votre cartable ?

 

 Oui, je pense que oui, car je suis passée à autre chose. Je me suis tournée vers d’autres univers : le cinéma, le théâtre, la ville d’Alger… Après cinq recueils de poésie et plusieurs livres traduits, je pense avoir désormais trouvé ma place et être bien installée dans mon parcours littéraire.