L’écrivain explore les frontières entre fiction et philosophie

Mustapha Benfodil :  « Le roman est aussi un lieu où l’on pense le monde »

À l’occasion du Salon international du livre d’Alger, l’écrivain et journaliste Mustapha Benfodil a participé à une rencontre autour du thème « Philosophie et écriture romanesque », animée par Amin Zaoui. Dans cet entretien, il revient sur son parcours, sa génération, et sur la manière dont la pensée peut habiter la fiction sans jamais l’étouffer.

La rencontre portait sur « la philosophie de l’écriture ». Comment avez-vous abordé ce thème ?

Oui, c’était bien cela : la philosophie de l’écriture. Mais j’ai tenu à préciser que ce qui vaut pour le roman vaut aussi pour la nouvelle ou le conte. On parle toujours d’écriture littéraire, quel que soit le genre. L’idée était de réfléchir à la manière dont une œuvre de fiction peut véhiculer des idées, sans pour autant devenir un traité de philosophie.

Vous êtes l’auteur d’une quinzaine de romans. Comment votre parcours d’écrivain s’est-il construit ?

J’ai commencé à publier vers l’an 2000, à la sortie des années noires du terrorisme. C’était une époque charnière. Une génération d’auteurs est arrivée alors, dont je fais modestement partie. Nous étions plusieurs à publier chez les éditions Barzakh, qui fêtent d’ailleurs leurs 25 ans cette année. Il y avait Chawki Amari, Y.B., Hmida Ayachi, Bachir Mefti, ou encore Habib Ayyoub, que nous avons malheureusement perdu récemment.

Nous formions un mouvement d’écriture post-crise, une génération qui tentait de repenser le réel à travers la fiction.

Vous évoquez souvent la tension entre littérature et philosophie. Peut-on dire que le roman est un espace de pensée ?

Absolument. Il existe toujours deux grandes tendances. La première, celle des puristes, (je pense à Proust), estime que le roman ne doit pas contenir d’idées, qu’il doit se limiter à la description du sensible.

Mais quand on parle d’« idées », il faut être clair : je ne parle pas d’opinions sur la vie ou sur l’amour. Je parle d’un système philosophique, comme chez Sartre, où la réflexion devient un moteur de la narration.

Personnellement, j’aime beaucoup Sartre, aussi bien l’écrivain que le philosophe. Mais la vraie question reste : le roman est-il un lieu pour aborder des questions philosophiques, ou cela doit-il rester le domaine des philosophes ?

Je crois, pour ma part, que les personnages ont aussi le droit de penser le monde, tout comme ils aiment, souffrent ou travaillent.

Où se situe alors la limite entre la fiction et le discours d’idées ?

Tout est une question de subtilité. L’écrivain ne doit pas transformer son roman en manifeste. Il faut éviter le didactisme et la propagande.

Les idées doivent passer par les personnages, les situations, les dialogues, et non être assénées directement.

Sinon, on tombe dans ce que j’appelle le réalisme d’État à l’image du réalisme socialiste de l’époque soviétique où les écrivains et artistes devaient défendre l’idéologie officielle.

C’est à ce propos que Mouloud Mammeri avait une formule très juste : il ne rejetait pas l’engagement, mais rappelait que l’écrivain doit rester libre. Être engagé, oui, mais dans la vérité de son écriture, pas dans une doctrine.

Proust disait qu’il ne faut pas « surcharger » le roman de théories. Partagez-vous cette idée ?

Oui, dans un certain sens. Le roman doit respirer. Il n’a pas besoin d’être saturé de concepts pour poser des questions profondes. Ce qui compte, c’est la chair du texte, la sensibilité, les émotions. Les idées doivent naître du vécu, du langage, des situations humaines, pas d’un discours plaqué.

Écrire, est-ce pour s’affirmer individuellement ou pour toucher à l’universel ?

Je crois que ces deux mouvements coexistent. Pour toucher le lecteur, il faut partir de l’intime, du personnel. Ce n’est pas du narcissisme : c’est simplement qu’on ne parle jamais mieux que de ce qu’on connaît.

C’est un peu le principe du storytelling qu’utilisent même les Américains dans d’autres domaines : raconter son histoire pour toucher à quelque chose de plus large.

Dans mon roman Bodywriting, par exemple, l’histoire se passe dans ma ville natale, Boufarik, plus précisément dans la Cité Touéla. J’y raconte des situations vécues durant les années 1990.

Certains me disent : « Encore les années 90 ? Vous nous saoulez avec ça ! » Et je leur réponds : « Connais-tu Boufarik ? Connais-tu la Cité Toéla ? Non ? Alors moi, je t’en parle, parce que j’y ai vécu. »

Ces récits fragmentaires, ces micro-histoires, forment une mémoire collective.

C’est ainsi que la littérature devient, à sa manière, une archive sensible du pays.