
Mehdi Delmi, directeur général adjoint de l’ONDA, revient sur la place grandissante de l’intelligence artificielle (IA) dans la création littéraire. Entre opportunité et menace, il plaide pour une politique régionale concertée, une meilleure éducation des auteurs à leurs droits et la formation de nouveaux profils au service de l’industrie du livre.
Peut-on dire aujourd’hui que l’IA est au cœur des défis et transformations des droits d’auteur ?
L’IA est aujourd’hui au centre de tout : au niveau médical, littéraire, musical, et même scientifique et militaire. Oui, bien sûr, elle occupe un espace de plus en plus grand au sein de la littérature. Il est donc très important de se poser les bonnes questions : comment faire de l’IA un usage qui respecte le droit d’auteur, et qui en fasse véritablement un atout plus qu’une contrainte, sur les différents volets que cela suppose.
Est-ce que l’IA peut représenter une opportunité pour la création artistique ?
Elle peut apporter une opportunité, mais tout dépend de l’usage. C’est comme l’hydrogène et la bombe atomique : tout dépend de ce que l’on en fait.
La difficulté, pour moi, et c’est un avis très personnel, c’est de faire en sorte que l’intelligence artificielle ne nous rende pas paresseux. L’acte créatif est comparable au travail de l’artisan : il prend son temps, il demande des corrections, il se fait avec l’âme, et il transmet une émotion à un public. L’intelligence artificielle n’a ni âme ni émotion. Ce sont des équations mathématiques qui se traduisent en mots et qui finissent par donner quelque chose qui ne nous ressemble peut-être pas, et qui ne pourrait pas définir une forme d’avenir, car l’IA récupère tout ce qui existait dans le passé.
L’idée principale, c’est qu’elle peut aider non pas l’acte créatif, mais l’acte de gestion créative. Elle permet de vérifier l’absence de plagiat, de travailler sur des reconnaissances, de corriger des coquilles. En revanche, créer directement au sein de l’intelligence artificielle par le biais d’un prompt serait très dommageable.
Puisque l’IA utilise des œuvres protégées, comment l’ONDA envisage-t-elle de protéger les droits des créateurs face à cette nouvelle réalité ?
L’ONDA seul ne pourra pas assurer cette protection. Quand on parle de générateurs d’intelligence artificielle, on parle de grandes sociétés internationales et de multinationales. Il faut partir du principe, par exemple, que la politique des États-Unis consiste à ne pas contraindre l’IA, c’est-à-dire à ne pas la bloquer et à la laisser se développer. Au niveau de l’Union européenne, on est plutôt attentif aux questions de droit d’auteur. En Chine, on accepte que l’IA puisse éventuellement s’accorder avec la création humaine.
Nous devons donc nous doter d’une politique, mais surtout d’une politique régionale, fondée sur des consensus avec les pays frères de la région. Il s’agit de pouvoir débattre de cette question et d’en sortir avec des recommandations qui pourront ensuite devenir des actes juridiques.
Les artistes, les écrivains et les éditeurs sont-ils suffisamment informés de leurs droits ? Faut-il davantage de sensibilisation ?
Il faut plus de sensibilisation, mais j’irais même plus loin : il faudrait une véritable éducation. Il faut que ces personnes n’attendent pas le jour du litige pour venir frapper à la porte de l’ONDA. C’est d’ailleurs le but de la conférence d’aujourd’hui : signer de bons contrats, s’assurer de leurs clauses, savoir ce qu’un contrat doit contenir. La territorialité, la durée, le nombre de livres qui seront édités, la question de savoir si l’édition se fera dans le monde numérique ou uniquement en format papier : toutes ces questions doivent être posées. Je pense que les auteurs n’ont pas à devenir juristes, mais qu’ils doivent être assez formés pour choisir le bon juriste.