
Anouar Moughith est écrivain, traducteur et universitaire égyptien. Ancien directeur du Centre national de la traduction au Caire, il a traduit de nombreux textes majeurs de la philosophie moderne. Son engagement pour la diffusion de la pensée critique et pour l’unité culturelle du monde arabe fait de lui une figure majeure du dialogue entre les savoirs.
Vous avez évoqué dans votre conférence les traductions philosophiques vers l’arabe. Quelles différences remarquez-vous entre les traductions réalisées au Machrek et celles produites au Maghreb ?
Il existe effectivement des différences notables, mais elles tiennent d’abord à la nature même du travail de traduction. En philosophie, les traducteurs sont souvent eux-mêmes des philosophes : ils maîtrisent les concepts et la terminologie, ce qui garantit une certaine rigueur intellectuelle.
Cependant, les orientations diffèrent selon les régions. Au Machrek, plusieurs traducteurs ont été influencés par la tradition philosophique anglaise — je pense à Nagui Mahmoud et à d’autres figures qui ont traduit la pensée empiriste et analytique.
Au Maghreb, l’influence est davantage française, notamment à travers des penseurs comme Bachelard, Benveniste ou Merleau-Ponty. Cette différence d’inspiration engendre naturellement deux styles de traduction et deux sensibilités philosophiques.
Ces différences sont-elles uniquement intellectuelles ou également pratiques ?
Elles sont aussi très concrètes. Dans le monde arabe, la circulation des livres reste difficile. Lorsqu’un étudiant égyptien cherche un ouvrage traduit au Maghreb, il lui est souvent impossible de se le procurer.
À l’inverse, dans les pays francophones, l’accès aux livres, y compris étrangers, est facilité par des réseaux de distribution efficaces et par des soutiens institutionnels.
Chez nous, l’absence de ces canaux rend la diffusion du savoir beaucoup plus lente. Or, la réussite d’une politique de traduction dépend non seulement de la qualité du texte, mais aussi du contexte culturel, économique et logistique qui permet sa diffusion.
Comment jugez-vous l’évolution de la traduction philosophique dans le monde arabe ?
Dans les années 1930 et 1940, il existait une véritable soif de savoir. Chaque traduction était un événement. Ahmad Shawqi, le prince des poètes, a même écrit un poème pour célébrer la parution d’un livre traduit ! C’est dire la valeur symbolique de la traduction à cette époque.
Mais, dans les décennies suivantes, la situation a changé : la montée des discours religieux et identitaires a marginalisé la culture de la traduction.
Certains ont commencé à croire que la culture arabe se suffisait à elle-même, que l’islam offrait toutes les réponses — économiques, politiques ou morales. Cette fermeture a éloigné nos sociétés du dialogue intellectuel et de la curiosité envers l’autre.
Pourtant, vous avez dirigé des institutions de traduction en Égypte. Quelles ont été leurs principales réalisations ?
Effectivement. Au Centre national égyptien de la traduction, nous avons tenté de relancer un véritable projet national, soutenu par l’État. Ce soutien était crucial, car il permet Ce soutien était essentiel, car il permettait de rémunérer les traducteurs et de produire jusqu’à 500 ouvrages par an.
D’autres centres arabes, comme l’Organisation arabe de la traduction à Beyrouth ou le Centre de la traduction de Tunis, ont également contribué à cet élan collectif.
Notre objectif est clair : traduire pour tout le monde arabe, pas seulement pour un pays.
Mais malgré les progrès, le monde arabe traduit encore beaucoup moins que d’autres régions, comme l’Espagne ou le Royaume-Uni.
Vous insistez souvent sur le rôle de la philosophie. Que répondez-vous à ceux qui pensent qu’elle est inutile ou abstraite ?
Je leur réponds que la philosophie est essentielle pour comprendre notre époque et dialoguer avec les autres cultures.
Mais avant tout, elle forme l’esprit critique : elle apprend à distinguer le vrai du faux, à penser par soi-même, à argumenter logiquement. Je donne souvent un exemple tiré de la Grèce antique : Socrate accompagnait un jeune homme à une rencontre avec le sophiste Protagoras. Le jeune homme voulait devenir l’élève de Protagoras. Socrate lui dit : « Si tu deviens son disciple, fais-le non pas pour plaire au public ou pour le marché, mais pour toi-même, pour apprendre à penser. » C’est cela, la philosophie : une école de liberté intérieure avant d’être un savoir académique.