Affirmant qu’on « pouvait se libérer sans attendre l’aide de personne »Todd Shepard : « De la révolution algérienne aux combats d’aujourd’hui »

Le visage du colonialisme change, mais l’héritage des luttes algériennes continue d’inspirer les mouvements de résistance à travers le monde.

Historien américain, auteur de 1962 : Comment l’indépendance algérienne a transformé la France, Todd Shepard s’est exprimé, ce 05 novembre, au Salon international du livre d’Alger (SILA), lors d’une rencontre organisée à la salle Esprit Panaf Frantz Fanon. Devant un public attentif, il est revenu sur les continuités du colonialisme et sur la manière dont la révolution algérienne éclaire les combats contemporains — de la Palestine au Sahara occidental.

Le colonialisme qui change de forme

Pour Todd Shepard, le colonialisme n’a pas disparu : il s’est transformé. « La domination n’est plus territoriale, elle s’exerce désormais à travers l’économie, la technologie ou même l’action humanitaire », explique-t-il.
Selon lui, ce modèle hérité du XIXᵉ siècle repose sur une contradiction fondamentale : « l’idée que l’être humain est libre, tout en légitimant l’asservissement d’autres peuples au nom du progrès ».

Cette « autre colonisation », moins visible mais bien réelle, se manifeste aujourd’hui dans les violences qui frappent Gaza, le Yémen ou le Sahara occidental. Shepard cite à ce propos un slogan entendu lors de manifestations : « L’Algérie a vaincu, la Palestine vaincra ».

Pour l’historien, la guerre de libération algérienne a tracé une voie singulière : celle de la souveraineté populaire. « L’Algérie a montré qu’il était possible de se libérer sans attendre une aide extérieure », souligne-t-il.

De Fanon à la pensée postcoloniale

S’inspirant des écrits de Frantz Fanon, Todd Shepard rappelle que le colonialisme est avant tout une entreprise d’aliénation : il déshumanise le colonisé et corrompt l’humanisme du colonisateur.
Cette logique, poursuit-il, se perpétue dans les rapports économiques et culturels actuels. « Les anciennes puissances coloniales continuent de se présenter comme les gardiennes de la modernité universelle, tout en refusant d’interroger leurs propres principes », note-t-il.
« La France, par exemple, affirme que ses valeurs sont bonnes, qu’elles ont simplement été mal appliquées. Elle ne remet jamais en cause ces valeurs elles-mêmes. »

L’Algérie, une source d’inspiration universelle

Todd Shepard estime que la révolution algérienne demeure l’un des événements fondateurs du XXᵉ siècle. Elle a non seulement bouleversé les rapports de domination, mais aussi inspiré des générations entières de militants à travers le monde.
Il appelle à faciliter l’accès aux archives afin de permettre aux historiens et chercheurs de poursuivre ce travail de mémoire.

L’historien salue également l’émergence d’une nouvelle génération d’auteurs et de chercheurs algériens qui renouvellent le récit sur la guerre d’indépendance. Il cite notamment Lamine Ammar-Khodja, dont il a préfacé l’ouvrage La Partie immergée de l’iceberg. Éloge du GPS algérien.

En conclusion, Shepard rappelle que la guerre d’indépendance algérienne « a profondément marqué l’imaginaire politique mondial ».

« Le colonialisme n’est pas une page tournée, conclut-il. C’est un système qui se réinvente. Comprendre ses mécanismes, c’est déjà apprendre à lui résister. »