
La salle Assia Djebbar a accueilli une rencontre captivante autour d’un thème au cœur de l’actualité mondiale : « Intelligence artificielle et créativité ». Deux écrivains de la scène littéraire algérienne, Amin Zaoui et Abdelwahab Benmansour, ont croisé leurs réflexions sur les promesses, les dérives et les dangers que représente l’essor fulgurant de l’intelligence artificielle dans le champ de la création artistique et littéraire.
L’écrivain et universitaire Amin Zaoui a ouvert la discussion par une interrogation existentielle : « Quelle est encore la place de la liberté créatrice face à une machine programmée pour penser à notre place ? » Selon lui, le grand danger de l’intelligence artificielle (IA) réside dans l’illusion de liberté qu’elle fait naître : « On croit naïvement que l’IA nous donne accès à tout. C’est faux. Elle est strictement surveillée, soumise à une censure plus sévère que celle des régimes politiques les plus fermés. » Zaoui raconte une anecdote tirée d’un article publié dans Le Monde : le journal avait demandé à ChatGPT d’écrire un texte dans le style de Michel Houellebecq. Le programme a refusé, invoquant des raisons éthiques. « Cela montre bien, dit-il, que l’intelligence artificielle est programmée pour se censurer elle-même. Elle ne peut pas penser le racisme, la guerre ou la laideur, alors que ce sont aussi des réalités humaines. » L’auteur de La Ceinture de l’ogresse met en garde contre une IA « idéologisée », variable selon les puissances qui la développent : « L’intelligence artificielle américaine, chinoise ou allemande ne voit pas le monde de la même manière. Elle est le reflet des systèmes politiques et économiques qui la nourrissent. »
Pour Zaoui, la création humaine garde une longueur d’avance sur la machine : « L’écriture humaine est imparfaite, parfois naïve, mais libre. Elle respire la peur, le doute, la folie. Elle reste, jusqu’à preuve du contraire, plus vivante que n’importe quel texte généré par un algorithme. » Et de conclure, dans une formule saisissante : « L’IA finira par écrire, oui, mais elle ne saura jamais tisser une œuvre comme un artisan tisse sa tapisserie. Le roman, c’est un fil, une couleur, une respiration. Cela, aucune machine ne peut l’imiter. »
Prenant la parole à son tour, l’écrivain Abdelwahab Benmansour a insisté sur les enjeux éthiques et juridiques liés à l’intelligence artificielle. « Si nous ne prêtons pas attention aux signaux d’alerte, nous risquons, d’ici 2050, de penser et de créer selon ce que l’IA décidera pour nous. » Il cite l’exemple récent de la Suède, où des juristes ont proposé une loi garantissant la propriété corporelle et numérique : chaque individu doit pouvoir protéger l’usage de son image, de sa voix ou de ses yeux, que l’IA peut aujourd’hui reproduire à l’identique. Benmansour rappelle également les grèves des scénaristes et acteurs hollywoodiens, inquiets de voir leur travail et leur image utilisés sans leur consentement. Cela pose une question terrible : où s’arrête la création, où commence la fraude ? » Le conférencier mentionne un cas encore plus saisissant : l’Albanie a nommé une « ministre virtuelle », entièrement générée par IA, chargée de superviser les marchés publics.
« Cela peut sembler anecdotique, dit-il, mais cela illustre jusqu’où cette technologie s’impose dans les sphères de décision. » Pour Benmansour, la grande question reste celle de l’auteur à l’ère de l’intelligence artificielle : « Si un texte, une musique ou un tableau sont produits par une machine, qui en est l’auteur ? L’humain qui l’a déclenchée ? L’entreprise qui détient le logiciel ? Ou personne ? » Il alerte enfin sur le vide juridique mondial entourant ces créations hybrides : « Aujourd’hui, l’IA n’a pas de personnalité légale. Ce sont les humains qui l’utilisent qui restent responsables de ses productions. Mais demain, que se passera-t-il quand les algorithmes apprendront à s’auto-programmer ? » Les deux écrivains s’accordent sur un point : l’intelligence artificielle bouleverse profondément notre rapport à la création. Elle fascine autant qu’elle inquiète, et pose une question vertigineuse : que restera-t-il de l’imagination humaine lorsque les machines sauront imiter nos rêves ?