
Dans le cadre du 18ᵉ Salon international du livre d’Alger (SILA), l’espace culturel de l’Union européenne à Alger a accueilli, lundi après-midi, l’universitaire Laura Dib pour une rencontre consacrée aux connexions finno-algériennes à travers l’œuvre de son père, l’écrivain Mohammed Dib.
Devant un public nombreux et attentif, Laura Dib a dévoilé une facette peu connue du grand écrivain algérien : son attachement à la Finlande, pays qui a profondément marqué son imaginaire et influencé sa trilogie nordique.
Une rencontre littéraire et humaine avec la Finlande
Dès son introduction, Laura Dib rappelle que son père « n’a guère besoin d’être présenté en Algérie », surtout dans un lieu aussi symbolique que le SILA, car « les Algériens connaissent bien l’œuvre de Mohammed Dib sur l’Algérie ». Mais, ajoute-t-elle, « tout au long de sa carrière, qui a duré plus de cinquante ans, il a travaillé sur des sujets et des thématiques très divers. Si je suis ici aujourd’hui, c’est pour vous parler de ces aspects moins connus en Algérie. »
Son intervention, structurée en trois grands axes, a été ponctuée de lectures de romans et de poèmes.
Dans le premier axe, Laura Dib s’est penchée sur les circonstances qui ont conduit son père en Finlande dans les années 1970. L’auteur de La Grande Maison découvre ce pays pour la première fois en 1975, invité à participer au Lahti International Writer’s Meeting, dont le thème portait sur « La littérature et l’identité nationale ».
Les raisons précises de son invitation demeurent floues, mais, selon Laura Dib, la dimension identitaire de son œuvre en est sans doute à l’origine. Mohammed Dib participera à ces rencontres à deux autres reprises, en 1977 et 1979.
C’est à cette occasion qu’il rencontre l’éditeur Baschmakoff, fondateur de la plus ancienne et prestigieuse maison d’édition du pays. De cette rencontre naît un projet de traduction : La Grande Maison et L’Incendie paraissent en finnois respectivement en 1978 et 1979, faisant de Dib le premier écrivain algérien traduit en finnois. Le troisième tome de la trilogie, Le Métier à tisser, ne sera toutefois pas traduit.
Dès sa publication, la traduction de La Grande Maison suscite l’intérêt des critiques littéraires finlandais. « C’était une véritable découverte, raconte Laura Dib. On s’étonnait même que ses œuvres n’aient pas été traduites plus tôt. Les critiques ont été profondément touchés par la manière dont Dib dépeint la condition du peuple algérien sous le joug colonial. Son style a séduit les lecteurs, qui saluaient la puissance de son écriture et la richesse d’un univers culturel jusque-là inconnu en Finlande. »
Aujourd’hui, Laura Dib regrette le manque d’intérêt actuel du public finlandais pour l’œuvre de son père. Elle plaide pour une réintroduction de ses livres dans ce pays, afin que les lecteurs puissent redécouvrir « la portée universelle et intemporelle » de son œuvre.
L’inspiration nordique
Le deuxième axe abordé concernait les influences nordiques sur la création de Mohammed Dib. Si la Finlande a découvert l’écrivain grâce aux rencontres littéraires, lui-même, en retour, a découvert la culture et la nature de ce pays. Après la parution en finnois de La Grande Maison, Dib parcourt la Finlande à l’invitation d’un vaste réseau de bibliothèques municipales, donnant lectures et conférences.
Ce contact direct avec le paysage, la lumière et les habitants du Nord marque durablement son imaginaire. « Cette expérience continuera de l’inspirer tout au long de son œuvre ultérieure », explique sa fille. Après avoir écrit sur son pays natal pendant trois décennies, Mohammed Dib publie entre 1985 et 1994 quatre romans situés dans le cadre nordique, ainsi que plusieurs recueils de poèmes aux accents finlandais. Il reste profondément marqué par la lumière fascinante de l’été nordique, qu’il évoque avec une rare sensibilité.
Un passeur entre cultures
Enfin, le troisième axe évoqué par Laura Dib concernait le rôle de Mohammed Dib comme traducteur d’auteurs finlandais. Entre 1970 et 1980, la revue Europe s’est donné pour mission de valoriser les littératures venues de régions souvent marginalisées. Mohammed Dib y collabore activement, contribuant à plusieurs numéros.
« Cette expérience lui a permis de traduire de nouveaux auteurs finlandais en français, et d’approfondir ainsi sa connaissance culturelle et littéraire du pays », conclut Laura Dib.
À travers cette conférence, le public du SILA a redécouvert un Mohammed Dib universel et explorateur, dont l’écriture, au-delà des frontières, relie les lumières du Maghreb et celles du Nord dans un même souffle poétique.