Centenaire de la naissance de Frantz Fanon

La pensée d’un révolutionnaire toujours à l’œuvre

« La pensée de Frantz Fanon, les causes de libération et la critique du colonialisme et du néo-colonialisme » : tel était le thème de la table ronde organisée, samedi 1er novembre, à l’espace Esprit Panaf Frantz-Fanon, dans le cadre du centenaire de la naissance de l’auteur de Peau noire, masques blancs, disparu prématurément en 1961 à seulement 36 ans, des suites d’une leucémie.
Cette rencontre, à la fois réflexion et hommage, a réuni des chercheurs, écrivains et universitaires autour d’une question essentielle : comment l’héritage de Frantz Fanon continue-t-il d’éclairer les luttes contemporaines contre la domination, l’aliénation et le racisme ?

Parmi les intervenants figuraient l’écrivain et journaliste américain Adam Shatz, auteur de Frantz Fanon. Une vie en révolutions, l’universitaire Benaouda Lebdai, ainsi que Wahid Ben Bouaziz, maître de conférences en littérature arabe à l’université Alger 2.

Adam Shatz est revenu sur le parcours intellectuel et militant de Fanon, expliquant que son propre intérêt pour ce dernier est né d’une « relation de longue date » avec l’Algérie, pays qu’il a découvert en 2002. Il a rappelé qu’un regard extérieur pouvait « apporter quelque chose de nouveau ou de différent » à la compréhension du penseur martiniquais, en abordant notamment son expérience algérienne, son engagement sans compromis durant la guerre de Libération nationale, et sa quête constante de justice et de liberté.
Selon Shatz, c’est la pratique de la psychiatrie qui a révélé à Fanon le véritable visage du colonialisme, à travers les traumatismes qu’il observait chez les colonisés souffrant de troubles mentaux — séquelles directes de la brutalité coloniale.
Il a souligné que Fanon est aujourd’hui considéré comme un « modèle culturel », dont l’influence s’est d’abord manifestée dans le mouvement des Black Panthers, avant de s’étendre à la Palestine et de nourrir les théories décoloniales contemporaines, au-delà de la Négritude de Senghor.

De son côté, Wahid Ben Bouaziz a abordé la question de la violence dans la pensée fanonienne, souvent mal comprise. Il a rappelé que cette lecture réductrice provient surtout de la préface de Jean-Paul Sartre à Les Damnés de la terre, qui a accentué cette dimension au détriment de la complexité de la réflexion de Fanon.
Selon lui, Fanon s’inscrit dans les grands courants idéologiques de son époque, notamment la dialectique marxiste. Il ne prône pas la violence comme une fin, mais comme une réponse à la violence coloniale systémique, et avant tout comme un processus de libération psychique et politique.

L’universitaire Benaouda Lebdai, qui prépare une biographie de Fanon à paraître en janvier 2026, a quant à lui évoqué l’influence profonde de l’auteur sur la littérature algérienne. Il a rappelé que Kateb Yacine lui avait dédié un poème en 1962, et que l’on retrouve l’empreinte de sa pensée chez Rachid Boudjedra, Malek Haddad, Mouloud Mammeri, Rachid Mimouni, et bien d’autres.
Qualifiant Fanon d’intellectuel « né martiniquais et mort algérien », il a souligné son inscription durable dans la mémoire collective nationale, où de nombreuses rues, établissements scolaires et institutions portent son nom.
Lebdai a aussi mentionné la présence de Fanon dans le cinéma algérien contemporain, notamment dans Révolution Zendj de Tariq Teguia, ou encore dans le film documentaire d’Abdenour Zahzah consacré à ses années algériennes.

Au fil des échanges, cette table ronde a mis en lumière l’actualité brûlante de la pensée fanonienne : une œuvre ouverte, en mouvement, qui continue d’inspirer les luttes contre toutes les formes de domination.
Plus qu’un hommage, cette rencontre a rappelé que Frantz Fanon ne se lit pas comme un monument figé, mais comme une voix toujours vivante, un appel à penser le monde autrement — à travers ses violences, mais aussi à travers ses espérances.