
Organisé en marge du 28ᵉ Salon international du livre d’Alger (SILA), un colloque international intitulé « L’Algérie dans la civilisation » s’est tenu le 4 novembre 2025 à l’hôtel El Aurassi, à Alger. L’événement a réuni de nombreux chercheurs algériens et étrangers venus explorer la place et la contribution de l’Algérie dans la civilisation mondiale.
Placée sous le haut patronage du Président de la République, Abdelmadjid Tebboune, et de la ministre de la Culture et des Arts, Malika Bendouda, cette rencontre, d’un grand intérêt intellectuel, a permis d’aborder la dimension plurielle de la civilisation algérienne.
La séance d’ouverture a été introduite par Djamel Yahiaoui, président du comité scientifique du colloque, et par Bouzid Boumediene, qui a proposé, dans son allocution, un véritable voyage initiatique à travers l’espace et le temps. Il a évoqué les figures majeures de la pensée algérienne et universelle : Saint Augustin, l’Émir Abdelkader, Apulée, Malek Bennabi, Mohammed Dib et Mohammed Arkoun — autant d’esprits qui ont marqué l’histoire du savoir et de la connaissance.
La philosophie numide, matrice d’une pensée africaine
La première session, présidée par l’universitaire Hacene Arab, a été marquée par la communication du philosophe tunisien Fathi Triki, intitulée « La philosophie dans la civilisation numide ».
L’orateur a rappelé que cette philosophie, souvent méconnue et marginalisée dans l’histoire de la pensée, constitue pourtant l’un des piliers fondateurs de la civilisation nord-africaine. Selon lui, la philosophie ne peut être complète que si elle s’enracine dans sa réalité historique et sociale, en s’intéressant au développement, à l’équilibre et à l’égalité.
« Ce qui nous intéresse aujourd’hui, a-t-il expliqué, c’est de comprendre les fondements mêmes de la civilisation. La philosophie numido-carthaginoise a exercé une influence majeure sur le monde, et elle peut être considérée comme l’un des premiers foyers de la pensée philosophique en Algérie et en Tunisie. »
Fathi Triki a déploré le manque d’études consacrées à cette tradition intellectuelle, précisant toutefois que certaines universités américaines commencent à s’y intéresser. Il a évoqué à ce titre la publication, en Tunisie, d’un ouvrage collectif sur la philosophie carthaginoise, réalisé en collaboration avec des chercheurs tunisiens et américains. « La société numide, a-t-il conclu, nous montre l’importance de la représentativité de l’être humain dans le monde : une philosophie ancrée dans la vie, autonome et explicative, proche des réalités populaires. »
Olivier Gloag : “L’Algérie, une puissance symbolique de la décolonisation”
Le chercheur américain Olivier Gloag a, pour sa part, centré son intervention sur les résistances anticoloniales et leurs répercussions littéraires. Selon lui, les figures de Toussaint Louverture et de l’Émir Abdelkader incarnent deux archétypes de la lutte universelle contre l’oppression.
« Par leurs victoires sur les champs de bataille, ces deux hommes ont contribué à une réémergence de la conscience universelle et anti-impériale, a-t-il déclaré. Cette dynamique a bouleversé les fondements idéologiques de la métropole, contredisant le slogan républicain “tous les hommes naissent égaux en droit” », comme le soulignait Jean-Paul Sartre en pleine guerre d’indépendance de l’Algérie.
Pour Olivier Gloag, cette contradiction a ébranlé les certitudes de nombreux écrivains français. Hugo, par exemple, évoqua Haïti dans son premier roman et célébra publiquement l’Émir Abdelkader, tout comme John Brown à la veille de la guerre de Sécession. L’orateur a également dénoncé la persistance, dans le système éducatif français, d’une approche sélective de la littérature coloniale : « La mise en valeur de certains textes et la marginalisation d’autres continuent de constituer le pendant culturel d’une politique néocoloniale, au service d’une nostalgie impériale. »
James McDougall : Ibn Khaldoun, l’homme et la cité
Dans sa communication intitulée « Al-Bled wa l-Dar : l’Algérie, l’espace et le temps de l’histoire », le chercheur britannique James McDougall s’est penché sur la pensée du grand sociologue maghrébin Ibn Khaldoun, qu’il décrit comme « un homme des villes ».
Son parcours, jalonné par les grandes cités du Maghreb jusqu’à la porte de l’Égypte, témoigne d’une réflexion universelle sur la civilisation. Ibn Khaldoun a élaboré les fondements de la sociologie, de la science politique et de l’économie, non pas depuis un centre urbain, mais depuis la campagne. C’est d’ailleurs dans la région de Tiaret qu’il a rédigé, en 1375, sa célèbre Muqaddima.
Pour James McDougall, la pensée khaldounienne éclaire la dynamique ville-campagne dans l’histoire algérienne, et permet de comprendre la manière dont la civilisation se déploie dans le temps et dans l’espace. « Revenir à Ibn Khaldoun, a-t-il estimé, c’est relire l’Algérie à travers le prisme de ses propres modèles de développement et d’organisation sociale. »
Hosni Kitouni : l’historiographie anglo-saxonne et l’Algérie coloniale
Le chercheur algérien Hosni Kitouni a, quant à lui, consacré son intervention à l’historiographie anglo-saxonne sur l’Algérie coloniale. Il a souligné que l’Algérie a pleinement intégré l’histoire mondiale et suscite un intérêt croissant dans les milieux universitaires anglophones.
Depuis la fin du XIXᵉ siècle, les recherches anglo-saxonnes sur l’Algérie ont connu un essor considérable : entre 2000 et 2025, près de 8 000 articles académiques lui ont été consacrés. Cette production se distingue par son originalité, sa rigueur méthodologique et la diversité de ses approches.
Hosni Kitouni précise qu’au cours des trois dernières années, une dizaine d’ouvrages ont été publiés aux États-Unis sur des thèmes variés, allant de la citoyenneté coloniale aux dynamiques sociales de l’Algérie post-indépendance. « L’intérêt initial pour la guerre de libération a progressivement évolué vers une lecture socioculturelle et transnationale de l’histoire algérienne », a-t-il noté.
Une pensée humaniste et universelle
La deuxième session, présidée par l’universitaire Amina Belaala, a donné lieu à deux communications remarquées. Le professeur d’histoire Farah Masrahi (Université de Batna) a exploré « la tendance humaniste dans la pensée algérienne contemporaine ».
Il a rappelé que l’histoire culturelle et intellectuelle de l’Algérie a été façonnée par de nombreux penseurs, écrivains et savants ayant laissé une empreinte durable dans leur pays comme à l’international. Parmi eux : Abdellah Cheriet, Hammana Boukhari, Malek Bennabi, Mouloud Kacem, Nait Belkacem ou encore Mohammed Arkoun.
Selon Farah Masrahi, la pensée de ce dernier se distingue par son humanisme universel : « Arkoun défendait l’être humain en tant que tel, indépendamment de sa race, de sa religion ou de sa nationalité. »
Yacine Benabid : l’héritage spirituel de l’Émir Abdelkader
Enfin, le chercheur Yacine Benabid a présenté une communication intitulée « Le fait spirituel algérien à travers les âges : l’apport de l’Émir Abdelkader ».
L’orateur a rappelé que l’Émir Abdelkader demeure une figure emblématique de l’histoire nationale, symbole de la synthèse entre spiritualité, résistance et humanisme. Son action a incarné les valeurs de justice, de tolérance et de coexistence, profondément enracinées dans la tradition spirituelle algérienne.
Influencé par le soufisme et par les enseignements d’Ibn Arabi, Abdelkader a su unir les tribus algériennes sous la bannière d’une résistance éclairée et spirituelle. « En promouvant une vision de l’islam ouverte et humaniste, a conclu Yacine Benabid, l’Émir Abdelkader a contribué à façonner un fait spirituel algérien qui transcende les époques, alliant tradition et modernité. »