Entretien avec Adam Shatz, Écrivain et journaliste

« Je voulais faire un portrait admiratif mais complexe de Fanon »

Invité au SILA pour prendre part à une table ronde sur Frantz Fanon, à l’occasion du centenaire de sa naissance, l’écrivain et journaliste américain, Adam Shatz, auteur de « Frantz Fanon : une vie en révolutions », aborde, dans cet entretien, son rapport à l’auteur « Peau noire, masques blancs » et à sa pensée. 

Comment vous avez découvert Frantz Fanon ? 

J’ai découvert le visage de Fanon avant de le lire, parce que mon père avait ses livres. J’étais très jeune à cette époque-là, j’avais 14 ans peut-être. Puis, à l’université, j’ai lu, en français, « Peau noire masques blancs », et j’ai été frappé par ses écrits parce qu’ils sont, en même temps, très analytiques et très viscéraux. Il a décrit l’expérience des souffrances infligées par le racisme avec une intensité et une perspicacité qui m’ont bouleversé. Et plus tard je l’ai relu, quand je faisais des reportages sur l’Algérie – je suis venu pour la première fois ici il y a 23 ans –, et aussi sur la Palestine. Et il me semblait que ses écrits sur la violence étaient très pertinents à la question palestinienne et aux dynamiques de violence et contre-violence sous l’occupation. En plus, j’ai un intérêt de longue date pour les questions raciales dans la culture et l’histoire afro-américaine, et Fanon est une figure de référence pour les Black Panther. Alors plusieurs pistes m’ont mené à Fanon. En 2016, Jean Khalfa et Robert Young ont publié un livre très impressionnant de ses écrits inédits, et j’avais publié un long papier dans le « London Review Books », alors un ami écrivain m’a dit qu’il y avait là tous les éléments pour faire un livre. J’y ai pensé et je l’ai fait. Et je suis content de ne pas avoir su à l’époque la difficulté et l’intensité de ce travail, parce que si j’avais su, j’aurais peut-être dit c’est trop. 

Le fait d’écrire la biographie de quelqu’un dont on admire les idées n’est-il pas un peu risqué, dans la mesure où on peut être déçu si on découvre des aspects qui sont en contradiction avec ce qu’on pense ?

Justement, je voulais éviter l’hagiographie, et même quand j’ai eu des arguments avec lui ou quand j’ai trouvé quelque chose de désagréable, je ne voulais pas démystifier Fanon. Je voulais faire un portrait admiratif mais complexe de Fanon, qui fait penser et réfléchir. Certainement qu’il y a beaucoup de gens qui veulent écrire des textes sur un Fanon qui fait rêver, moi j’ai préféré en faire un qui fasse penser. Et en plus je voulais aborder l’évolution de sa pensée, parce que Fanon ne s’est pas assis sachant tout ce qu’il voulait dire. Il voulait apprendre dans les situations extrêmes comme disait Sartre, et je voulais évoquer comment sa pensée a changé, a évolué, s’est enrichie.

Dans le parcours de Fanon et son « expérience vécue », il y a une première violence qu’il subit lui-même et qui peut-être est à l’origine de tout : lorsqu’il découvre qu’il est noir …

Absolument. L’expérience dans le train avec ce jeune garçon qui dit « maman, j’ai peur, je tremble, c’est un nègre », était vraiment terrible pour Fanon parce qu’il ne savait pas vraiment qu’il était noir. Il se croyait martiniquais, français, un homme de couleur, mais noir, non, les noirs c’était des africains, ce n’est pas lui. Et je trouve que souvent dans l’expérience des gens discriminé, persécuté, ils ne s’identifient pas avec les mots que les autres utilisent. Je pense que Fanon a saisi la violence dans ce mot.

La pensée de Frantz Fanon est très actuelle. Selon qu’il y a d’attrayant chez Fanon et pourquoi il parle si bien à notre époque ?

Si vous m’aviez posé cette question en 2020 quand j’écrivais mon livre, j’aurais dit les inégalités mondiales, les divisions entre les occidentaux et le reste du monde, j’aurais dit Black Lives Matter et l’assassinat de George Floyd, mais aujourd’hui, il est impossible de ne pas évoquer la question du génocide à Ghaza et de la souffrance palestinienne, parce qu’à mon avis, c’est ça aujourd’hui qui fait que les écrits de Fanon sont tellement pertinents.