Entretien avec l’auteur Mahmoud Aroua..« Ibn Hamadush Al-Djazaïri, un homme du doute et de l’expérience »

Rencontre avec Mahmoud Aroua, médecin interniste et auteur, autour de son dernier ouvrage intitulé Ibn Hamadush Al-Djazaïri, le savant solitaire du XVIIIᵉ siècle, publié aux Éditions Casbah, à l’occasion du 28ᵉ Salon international du livre d’Alger (SILA).


Pourquoi cet intérêt pour la figure d’Ibn Hamadush Al-Djazaïri, le savant solitaire du XVIIIᵉ siècle ?

Ibn Hamadush est un savant du XVIIIᵉ siècle qui a vécu durant l’époque ottomane. Peu d’éléments nous renseignent sur cette période cruciale de l’histoire, dont l’étude demeure particulièrement difficile.
Parmi les obstacles majeurs figurent l’absence d’imprimerie, l’éparpillement des manuscrits après la conquête française, mais aussi l’analphabétisme et la misère, qui ont conduit à la perte d’un grand nombre d’écrits scientifiques.

Les textes d’Ibn Hamadush comptent ainsi parmi les rares témoignages intellectuels de cette époque. Ils offrent un aperçu précieux sur le siècle dans lequel il a vécu. Deux de ses ouvrages essentiels nous sont parvenus à savoir, Kashf al-Rumuz fi Sharh al-‘Aqaqir wal-A‘chab, est une pharmacopée recensant les remèdes de son temps. Son importance fut telle qu’elle fut traduite en français dès 1866 par le Dr Lucien Leclerc sous le titre Révélation des énigmes dans l’exposition des drogues et des plantes. Le second, est La Rihla, publié par Abou al-Kacem Saadallah en 1983, est un récit de voyage rédigé entre 1743 et 1747, dans lequel Ibn Hamadush relate ses périples, ponctués d’anecdotes, de réflexions historiques, de poésie et de maqâmât.

Ibn Hamadush reste une figure oubliée de l’histoire, malgré son apport à la civilisation. Pourquoi ?

Ibn Hamadush fait partie de ces figures oubliées qui, loin du pouvoir et des honneurs, ont consacré leur vie au savoir. Son œuvre, à la croisée de la science, de la spiritualité et du voyage, m’a semblé d’une étonnante modernité.
Redonner voix à un tel homme, c’est aussi interroger notre rapport à la mémoire et au patrimoine intellectuel algérien. Il incarne un esprit d’ouverture et d’expérimentation qui manque parfois à notre époque.

Avant de s’intéresser aux plantes médicinales, Ibn Hamadush Al-Djazaïri transcrivait des livres à la Casbah d’Alger ?

En effet. À l’âge de 17 ans, Ibn Hamadush Al-Djazaïri tenait boutique au bazar d’Al-Qaysariya, situé en face de Djama’ al-Kébir, où se vendaient des livres et travaillaient de nombreux copistes, relieurs, enlumineurs et calligraphes.
Il aimait transcrire des ouvrages, les relier et les proposer à la vente. Parfois, il empruntait des manuscrits à leurs propriétaires pour en réaliser des copies, qu’il restituait en un temps record.

Aucune trace ne subsiste malheureusement de ce marché du livre, El Qayssariya, détruit sur ordre du général Clauzel durant la conquête française.
Sa boutique n’était pas seulement un lieu de travail : c’était un véritable espace d’échange intellectuel, où il côtoyait voyageurs, étudiants et érudits, nourrissant ainsi sa réflexion et sa vision du monde.

Comment Ibn Hamadush Al-Djazaïri a-t-il pu acquérir une telle connaissance du monde végétal et des remèdes naturels ?

Ibn Hamadush s’inscrit dans la grande tradition médicale arabe, fondée sur l’observation et l’expérimentation.
Son traité Kashf al-Rumuz (Révélation des énigmes) offre un panorama remarquable des connaissances médicales et pharmacologiques de son temps, tout en témoignant de l’originalité de sa pensée.

Ce livre constitue une synthèse presque complète de la thérapeutique de l’époque. Il s’appuie à la fois sur les travaux des grands maîtres — Ibn Sînâ (Avicenne), Ibn al-Baytar, Dâwud al-Antaki — et sur sa propre expérience.

Au fil de ses voyages, il a répertorié les plantes médicinales selon leurs différentes appellations, empruntées à l’arabe, au persan, au turc, au berbère et à l’européen.
Contrairement à certains ouvrages de drogues médicinales alors en circulation à Alger, tels que la Harocinya ou les traités d’Al-Suyuti, le Kashf al-Rumuz est une œuvre scientifique, étrangère à la superstition et à la magie.

Il y décrit notamment plusieurs plantes nouvelles, absentes des pharmacopées grecques et arabes :
le gayac (arbre des Antilles et d’Amérique du Sud), le quinquina (originaire des forêts de Colombie, d’Équateur, du Pérou et de Bolivie), la squine (plante d’Asie orientale utilisée pour ses vertus sudorifiques) ou encore le sassafras (arbre d’Asie et d’Amérique).