
Invité au SILA, El Khidru Abdelbaqi Mohammed, chercheur universitaire nigérian, spécialiste des médias internationaux et des relations culturelles entre Arabes et Africains, dirige le Centre nigérian de la recherche arabe et préside l’Union africaine des arabisants. Dans cet entretien, il met en lumière la profondeur historique et l’actualité de la présence culturelle algérienne en Afrique, à travers ses dimensions spirituelles, intellectuelles et académiques.
Comment définiriez-vous la spécificité de la présence culturelle algérienne en Afrique subsaharienne ?
L’étude m’a conduit à identifier quatre grands axes principaux, qui illustrent la profondeur et la diversité de la présence culturelle algérienne en Afrique subsaharienne.
Le premier axe concerne la présence scientifique et juridique. Celle-ci se manifeste à travers l’empreinte durable laissée par les savants algériens dans le domaine du fiqh (droit islamique) au sein des sociétés africaines. Plusieurs érudits algériens ont formé des générations de savants africains, notamment l’imam Abdelkrim al-Maghili, grande figure dont l’influence s’est étendue au Nigeria, au Niger, au Mali et dans d’autres pays. Ses disciples ont poursuivi son œuvre d’enseignement et de diffusion des sciences religieuses.
Le deuxième axe est celui de la présence spirituelle et soufie. L’Algérie a joué un rôle fondateur dans le développement du soufisme en Afrique. La Qadiriyya, plus ancienne que la Tijaniyya sur le continent, a exercé une influence profonde, portée notamment par l’imam al-Maghili, l’un des premiers à introduire la voie qadirie au Nigeria, au Mali et au Niger, où il fonda des zawiyas encore actives aujourd’hui. Par ailleurs, l’Algérie est également le berceau de la Tariqa Tijaniyya, fondée par l’imam Ahmed al-Tijani à Aïn Madhi, avant de rayonner dans toute l’Afrique de l’Ouest. Ces deux traditions spirituelles, la Qadiriyya et la Tijaniyya, témoignent du rôle central de l’Algérie dans la diffusion d’un héritage mystique et spirituel d’une richesse exceptionnelle.
Le troisième axe est celui de la transmission éducative et scientifique. Le Sud algérien, notamment la région du Touat, a longtemps été un grand centre d’enseignement où affluaient des étudiants du Nigeria, du Mali, du Ghana et du Sénégal. Ces étudiants y recevaient une formation en sciences religieuses et linguistiques auprès des savants algériens, avant de retourner dans leurs pays pour y enseigner à leur tour. Ce mouvement de savoirs a contribué à l’essor intellectuel et spirituel de nombreuses sociétés africaines.
Enfin, le quatrième axe touche à la présence des œuvres savantes algériennes dans la vie culturelle africaine. Plusieurs ouvrages majeurs, tels que celui de l’imam al-Gharnati al-Tilimsani, ont été traduits dans des langues locales comme le wolof au Sénégal, ou encore dans des langues parlées au Mali et au Niger. Cette diffusion illustre la profondeur de l’influence intellectuelle algérienne dans la culture populaire et religieuse de ces pays.
Cette influence trouve-t-elle encore des prolongements concrets aujourd’hui ?
Sur le plan contemporain, la coopération se poursuit dans le domaine de la formation scientifique et universitaire, où des centaines de jeunes Africains étudient aujourd’hui dans différentes universités algériennes. À cet égard, nous saluons la décision prise, il y a deux ans, par le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, d’ouvrir les portes des universités algériennes à environ 500 étudiants africains. Ces étudiants poursuivent aujourd’hui leur parcours en contribuant au rayonnement de la culture algérienne à travers diverses disciplines scientifiques.
Ils se forment dans des domaines variés, allant des sciences religieuses aux sciences sociales, en passant par le droit, la littérature, la médecine et l’ingénierie. Tout cela illustre la continuité du dialogue culturel et du rayonnement civilisationnel de la culture algérienne sur le continent africain. Une fois diplômés, ces étudiants deviendront les meilleurs ambassadeurs de l’Algérie, en transmettant à leur tour la culture algérienne dans leurs pays respectifs, contribuant ainsi à renforcer les échanges culturels entre les peuples.
On observe également, quoique de manière plus limitée, un mouvement d’échanges inversés, à travers des cadres et des jeunes Algériens qui étudient ou participent à des programmes universitaires et culturels au sein d’universités africaines, dans le cadre d’une coopération officielle et organisée entre les ministères algériens de la Culture et des Arts, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, et d’autres institutions.
Il convient également de souligner qu’un nombre important d’universitaires algériens se rendent dans des institutions culturelles africaines afin d’échanger des expertises et de renforcer la coopération académique. Ils témoignent du haut niveau scientifique atteint par l’Algérie. Notre centre a accueilli plusieurs professeurs algériens spécialisés dans l’étude des manuscrits nigérians rédigés en arabe, ainsi que des manuscrits algériens traitant de l’histoire de la région.
Vous avez récemment signé un accord de partenariat avec le CRASC d’Oran. Pourriez-vous nous en parler ?
Effectivement, la ville d’Oran a récemment été le théâtre d’une coopération culturelle fructueuse entre notre centre et le CRASC. Cette collaboration a constitué une occasion précieuse d’échanges entre chercheurs algériens et nigérians, favorisant le partage d’expériences dans divers domaines.
Dans ce cadre, le Centre nigérian accorde une grande importance au renforcement des relations de coopération avec les universités et les centres de recherche algériens. Des propositions sont actuellement à l’étude pour élargir ces partenariats à d’autres universités algériennes, en vue de la signature de conventions culturelles communes. Ces initiatives visent à ouvrir de nouvelles perspectives pour la continuité du dialogue culturel et scientifique.
Le centre aspire également à accueillir des chercheurs et enseignants algériens au Nigeria, afin de leur permettre de participer à des projets de recherche conjoints, renforçant ainsi les passerelles de coopération entre les deux pays dans les domaines de la pensée, de la culture et des sciences humaines.