Entretien avec le journaliste palestinien Ahmad Al Naouq 

« Raconter nos histoires, c’est résister à l’effacement »

Journaliste palestinien vivant à Londres et auteur du livre « Nous ne sommes pas des chiffres », Ahmad Al Naouq est l’un des invités du Salon international du livre d’Alger (SILA). Originaire de Ghaza, il milite depuis plusieurs années pour que la voix des Palestiniens soit entendue à travers leurs propres récits. Dans cet entretien, il revient sur l’importance de la mémoire, le rôle des médias occidentaux et l’inspiration que représente pour lui le peuple algérien.

Vous avez salué la présence du portrait de Ghassan Kanafani à l’entrée du pavillon palestinien du SILA. Pourquoi ce symbole est-il si important pour vous ?

Ghassan Kanafani est l’un des grands symboles de la cause palestinienne. Il a utilisé la littérature et les récits pour documenter la vie du peuple palestinien, qu’il soit en exil ou sous occupation. Israël sait que raconter l’histoire palestinienne représente un grand danger pour elle. Malheureusement, lors de la Nakba, notre peuple n’a pas su ou pas pu consigner ses récits comme il le fallait. Les histoires se sont perdues avec le temps. Nous connaissons peu de choses des villages détruits, des familles massacrées, des destins effacés. Ne pas avoir écrit ces témoignages fut l’une de nos grandes erreurs historiques. Kanafani, lui, a compris ce pouvoir du récit c’est pourquoi Israël l’a assassiné à Beyrouth.

Pourquoi est-il si vital, selon vous, de documenter et d’écrire les histoires palestiniennes ?

Parce que nous sommes un peuple porteur d’une cause juste. Israël craint la vérité, et l’écriture la rend indélébile. Chez nous, on dit : « La science est une proie, et l’écriture en est le piège : attache bien ta proie. » Si nous ne racontons pas nos histoires, elles disparaissent. Écrire, c’est donc un acte de résistance et de mémoire.

Vous vivez à Londres et connaissez bien les médias occidentaux. Comment voyez-vous leur traitement de la cause palestinienne ?

L’Occident reste largement biaisé en faveur d’Israël. Ce parti pris découle de plusieurs facteurs : un racisme historique envers les Arabes et les musulmans, et le contrôle de nombreux médias par des intérêts sionistes. Mais les choses changent : chaque semaine, des centaines de milliers de personnes défilent à Londres, Édimbourg et ailleurs pour soutenir la Palestine. Ces citoyens ne s’informent plus par la presse traditionnelle, mais par les médias alternatifs et les réseaux sociaux.

Vous évoquez souvent l’importance d’un « média alternatif ». Pourquoi est-ce nécessaire ?

Parce que le récit dominant en Occident est colonial : il présente les Israéliens comme « semblables » et les Palestiniens comme « autres ». Il nous déshumanise. Nous devons donc créer nos propres plateformes, fondées sur la justice et les droits humains, pour montrer la vérité du peuple palestinien et celle des opprimés partout dans le monde. L’horreur du génocide à Ghaza est une tragédie, mais aussi une occasion de repenser le paysage médiatique mondial.

Et les réseaux sociaux ? Ont-ils vraiment aidé la cause palestinienne ?

Oui, énormément. Les images et les vidéos diffusées sur les réseaux ont bouleversé l’opinion publique mondiale. Mais il ne faut pas oublier que ces plateformes appartiennent souvent à des figures proches du sionisme : Elon Musk pour X (ancien Twitter), Larry Ellison pour TikTok, Meta pour Facebook et Instagram. Ces entreprises censurent massivement le contenu palestinien. Pourtant, malgré ces obstacles, les réseaux restent une fenêtre essentielle pour faire connaître notre réalité.

Vous avez aussi évoqué l’unité palestinienne. Comment la voyez-vous aujourd’hui ?

Le peuple palestinien est uni contre l’occupation, même s’il existe des divergences politiques entre factions. Ces différences sont naturelles, comme dans tout pays. Ce qui est grave, c’est la façon dont Israël entretient nos divisions, par le siège, la séparation géographique, la désinformation. Moi, par exemple, je n’ai jamais pu aller en Cisjordanie. Malgré cela, personne en Palestine ne considère l’occupation autrement que comme notre ennemi commun. Nous devons retrouver un programme national unifié, une stratégie commune pour la libération.

Vous avez conclu votre intervention par un message adressé aux Algériens. Que représente pour vous l’Algérie ?

L’Algérie est un modèle de courage et de dignité. Depuis mon enfance, j’entends parler de votre révolution et de votre résistance au colonialisme. Le peuple algérien a payé un million de martyrs pour sa liberté ; il inspire le peuple palestinien depuis des décennies. Votre hospitalité m’a profondément touché : vous êtes le peuple le plus généreux et le plus respectueux que j’aie rencontré. Je souhaite qu’un jour, nous nous retrouvions ensemble, libres, à Al-Quds ou à Ghaza.