Entretien croisé avec Yahia Ould Baraa et Abdelouadoud Ould El Cheikh

Algérie–Mauritanie : des liens culturels et spirituels qui résistent au temps

Dans un entretien accordé à La Gazette du SILA, l’écrivain mauritanien Yahia Ould Baraa et l’anthropologue Abdelouadoud Ould El Cheikh sont revenus sur la profondeur historique des relations spirituelles et intellectuelles entre l’Algérie et la Mauritanie. Malgré les frontières et les bouleversements contemporains, ces échanges continuent de tisser des ponts entre les deux peuples.

Vous avez évoqué l’échange culturel et spirituel entre l’Algérie et la Mauritanie. Est-ce que cet échange historique perdure encore aujourd’hui ?

Abdelouadoud Ould El Cheikh :
Les relations et les échanges étaient beaucoup plus forts dans le passé. Avec le temps, ils se sont affaiblis en raison de la fermeture des frontières, du manque de sécurité et de l’instabilité dans le Sahara, qui était autrefois l’espace de circulation et de rencontre entre les deux populations.
Cependant, les liens spirituels demeurent vivants, parfois même à travers des relations familiales. Il existe, par exemple, des mariages avec les descendants du cheikh Ahmed El Tidjani, témoignant de la continuité de ces anciennes affinités religieuses et culturelles.

Yahia Ould Baraa :
Je partage cet avis. Il existe encore des adeptes de la Zaouïa El Qadiriyya qui se rendent régulièrement dans le Sud algérien pour visiter les zaouïas. Ce mouvement reste vivant.
J’ai moi-même participé, il y a quelques années, à un forum organisé par l’État algérien à Alger autour de Mohamed Abdelkrim El Maghili. Parmi les participants figuraient des descendants du savant venus du Nigeria, et leurs interventions illustraient la vitalité d’un courant spirituel toujours actif, notamment autour de Bordj Badji Mokhtar, porté par les disciples de la confrérie Qadiriyya.

Quelles sont aujourd’hui les principales références utilisées dans la recherche sur ces liens spirituels et intellectuels ?

Yahia Ould Baraa :
Les fatwas constituent, selon moi, les sources les plus précieuses. En les étudiant, on découvre des muftis mauritaniens qui citent des savants d’Algérie, notamment du Sud. Jusqu’au XIVᵉ siècle de l’Hégire, on retrouve encore des références à ces échanges érudits entre les deux régions.

Abdelouadoud Ould El Cheikh :
Dans le second tome de l’encyclopédie de Yahia Ould Baraa, figurent les noms d’oulémas et les lieux d’émission de ces fatwas. On y trouve des avis juridiques issus de l’Ouest saharien, s’étendant jusqu’à l’Afrique de l’Ouest.
Cette œuvre illustre l’ampleur historique des relations algéro-mauritaniennes et met en lumière le rôle des savants comme passeurs de savoir et de spiritualité entre les deux pays.
Beaucoup de ces références existent toujours : la plupart sont des manuscrits précieusement conservés dans divers centres et bibliothèques de Mauritanie, véritables témoins de cette mémoire partagée.