
Philosophe tunisien et président de l’Institut Tunisien de Philosophie, Fathi Triki plaide pour une redécouverte de l’héritage philosophique millénaire numido-carthaginois. Il revient dans cet entretien sur l’influence de cet héritage sur l’humanité, tout en appelant à décoloniser certains concepts philosophiques.
En quoi la civilisation numido-carthaginoise a-t-elle influencé la philosophie de l’humanité ?
On ne peut pas parler d’une influence directe, mais on peut dire que des problématiques travaillées dans cette région du monde ont donné naissance à trois apports majeurs. Le premier est Tertullien, qui a élaboré le concept de la Trinité pour l’Église et demeure aujourd’hui une référence centrale dans la théologie chrétienne. Le deuxième, ce sont les travaux de Saint Augustin, qui a cherché à montrer le lien entre ce qui est divin et humain. De plus, sa réflexion sur le temps a influencé de façon déterminante notre conception de l’histoire. Il s’agit là d’une influence formidable de la philosophie numido-carthaginoise sur la pensée mondiale.
Le troisième aspect, faut-il le signaler, est la place de l’imaginaire dans la réflexion. Il a été élaboré pour la première fois dans cette philosophie à travers « L’Âne d’or » d’Apulée, ce « roman » où son auteur, originaire de Madaure, avait réfléchi par l’imaginaire. On croit souvent que l’imaginaire en philosophie est né en Angleterre entre le XVe et le XVIe siècle, mais c’est faux : l’imaginaire philosophique a commencé dans l’école numido-carthaginoise.
Comment valoriser cet héritage millénaire auprès des jeunes générations ?
La ministre de la Culture, Malika Bendouda, a proposé un projet d’édition et de recherche sur cette période. Ce serait une initiative très importante. Mais il faut aller plus loin à mon sens : encourager ces jeunes chercheurs à constituer des groupes de recherche sur cette thématique, à publier leurs travaux et à les diffuser. C’est ainsi que cet héritage pourra retrouver sa place et son impact dans la pensée contemporaine.
Que reste-t-il aujourd’hui du mot « civilisation » dans un monde marqué par la mondialisation et les crises ?
Le terme « civilisation » est devenu « problématique ». Toute l’humanité, à travers les époques, a créé des formes culturelles qui permettent de continuer à vivre. Ces formes, nous les appelons civilisations. Mais il n’existe pas de civilisation unique, et aucune ne disparaît : elles sont en mouvement permanent, multiples et en interaction. Dire qu’une culture est civilisée et qu’une autre ne l’est pas est une assertion complètement fausse, née d’un regard colonial. Il est donc urgent de décoloniser certains concepts philosophiques, à commencer par celui de « civilisation ».