
Dans cet entretien, Hakim Miloud revient sur la traduction en langue arabe, publiée aux éditions El Kalima, de trois romans d’Assia Djebar : Le Blanc de l’Algérie, La Femme sans sépulture et Vaste est la prison. Le traducteur explique les raisons de ce projet, les enjeux d’une œuvre marquée par l’oralité, la mémoire et la pluralité des voix, et souligne l’importance de faire redécouvrir à un lectorat arabophone l’une des grandes voix de la littérature algérienne.
Comment est née la traduction de trois romans d’Assia Djebar ?
Cette année marque le dixième anniversaire de la disparition d’Assia Djebar, et j’ai pensé que c’était l’occasion de la traduire. Elle fait partie des fondatrices de la littérature algérienne d’expression française, pourtant elle reste très peu traduite en arabe, à l’exception d’un ou deux romans. C’est paradoxal pour une écrivaine qui a contribué au rayonnement de la littérature algérienne en Occident et qui a reçu de nombreux prix. Elle mérite d’être lue par le lectorat arabophone.
C’est aussi une manière de faire connaître son œuvre et son engagement : elle fut militante pour l’indépendance de l’Algérie et pour la cause des femmes. Elle a publié en 1957 son premier roman, La Soif, puis vingt-deux ouvrages, tous liés à l’Algérie, même lorsqu’elle vivait à l’étranger. Son pays et ses événements n’ont jamais cessé d’habiter son écriture.
Parlez-nous de ces traductions.
Les trois romans traduits — Le Blanc de l’Algérie, La Femme sans sépulture et Vaste est la prison — offrent un panorama de l’histoire de l’Algérie, de la période coloniale à l’après-indépendance.
Le Blanc de l’Algérie est un hommage à de nombreux intellectuels morts pendant la décennie noire, mais aussi à ceux disparus dans les prisons coloniales. C’est un livre dédié à ses amis, à cette génération qui a toujours vécu en confrontation avec son époque.
Traduire ces romans en arabe permet à des lecteurs qui ne maîtrisent pas le français de découvrir l’univers d’Assia Djebar. Comme cette année marque le dixième anniversaire de sa disparition, il m’a semblé essentiel de remettre son œuvre au centre de l’attention, car elle reste encore trop méconnue en Algérie.
Sur le plan technique, comment s’est déroulé le travail de traduction ? L’oralité occupe une place importante dans son écriture.
L’écriture d’Assia Djebar est particulière. C’est une écriture moderniste, influencée par les techniques du Nouveau Roman, qui mêle dimension historique et approche très contemporaine du récit. Elle compose des tableaux multiples de la vie, qu’il s’agisse de femmes algériennes ou de personnages partagés entre deux rives, deux histoires.
Son œuvre est polyphonique, traversée par une volonté d’interpréter les silences et les vides de l’Histoire. Elle propose une autre lecture du passé, une réinterprétation sensible des événements.
Assia Djebar puisait aussi dans son enfance, dans les récits qu’elle entendait de sa mère et de son entourage. Sa famille parlait le chenoui, langue de la région du Chenoua, et cela transparaît dans son écriture. Elle s’inspire souvent de figures féminines âgées, détentrices de la mémoire : c’est une écrivaine de la mémoire et de l’Histoire.
D’une certaine manière, son écriture est déjà un acte de traduction : elle traduit le patrimoine oral algérien en langue française.
Mon travail de traducteur a consisté à revenir à ces origines, à cette histoire personnelle et collective. Traduire Assia Djebar, c’est traduire une écriture de l’intime, portée par les voix des femmes, des citadins comme des villageois, des intellectuels comme des gens simples. Elle fait de tout cela son monde et sa vision du monde. C’est cette richesse que j’ai voulu restituer dans la langue arabe.