IDIR HACHI, DOCTEUR EN HISTOIRE : « L’Émir Abdelkader demeure une source inépuisable de réflexion et d’inspiration »

Docteur en Histoire et maître de recherche au Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle (CRASC), Idir Hachi revient dans cet entretien sur le message humaniste et universel de l’Émir Abdelkader, ainsi que sur la nécessité de poursuivre l’exploration des multiples facettes de cette grande figure du XIXᵉ siècle.

Pensez-vous que son message humaniste et universel a été compris à sa juste valeur à son époque ?

L’Émir s’est beaucoup instruit dans sa jeunesse en Algérie. Il a très tôt développé un goût prononcé pour la connaissance, l’érudition et le savoir, qui constitueront le socle de toute son œuvre. Son ouverture à l’universel trouve ses racines dans cette formation intellectuelle et spirituelle reçue ici même, en Algérie, où il a bâti une pensée d’une grande profondeur.

Son message de paix et de tolérance est d’autant plus remarquable qu’il intervient après plus de quinze années de lutte, de 1832 à 1847. Ce qui fait entrer l’Émir dans les annales de l’histoire universelle, c’est l’édification d’un État algérien moderne, entreprise dans un contexte extrêmement difficile, face à une armée d’invasion d’une rare férocité.

L’armée coloniale française, notamment après la nomination de Bugeaud à la tête du gouvernement général de l’Algérie, s’est distinguée par les enfumades, les spoliations et la politique de la terre brûlée.
Les autres dimensions du génie de l’Émir se déploient après 1847 : son soutien à d’autres figures du combat national comme Boumaza, Boubaghla ou Cheikh Bouziane, chef de la révolte de Zaatcha (1849) ; son sauvetage des chrétiens à Damas ; ou encore ses écrits et poèmes, qui témoignent d’une pensée spirituelle et humaniste d’une exceptionnelle modernité.

Pensez-vous que les manuels scolaires et universitaires accordent une place suffisante à cette figure fondatrice ?

Il faut poursuivre sans relâche le travail autour de l’Émir Abdelkader. Sa trajectoire est d’une richesse inépuisable. De nombreux chercheurs s’y sont consacrés, à commencer par Mohand Chérif Sahli et d’autres grandes figures de l’historiographie algérienne.

Plusieurs thèses universitaires lui ont également été consacrées, mais ces travaux méritent davantage de visibilité et de diffusion. L’Émir demeure une source majeure d’enseignement, d’autant que son parcours touche à l’histoire, à la philosophie, à la spiritualité et à la pensée politique.

Peut-on dire que l’Émir Abdelkader fut un précurseur du droit international humanitaire, voire une source d’inspiration pour la Convention de Genève ?

L’armée coloniale pratiquait alors les exécutions sommaires et l’internement administratif, c’est-à-dire l’enfermement et l’éloignement sans procès. Des milliers d’Algériens en ont été victimes.

Face à cela, l’Émir Abdelkader a édicté, dès 1843, un règlement de protection des prisonniers, bien avant la première Convention de Genève. Il accordait une place essentielle à la dignité humaine, confiant même ses prisonniers à sa mère, Lalla Zohra, chargée de les nourrir.

Ce geste, à la fois politique et profondément humain, témoigne de la vision qu’il portait de la paix, de la compassion et du respect de l’autre, y compris en temps de guerre.