Il a décrypté la «stratégie d’invisibilisation» du dossier sahraoui ..Le journaliste et auteur Mustapha Aït Mouhoub : « Une paix ne s’impose pas, elle se négocie »

Dans cet entretien, Mustapha Aït Mouhoub, journaliste, auteur et président du Réseau des journalistes algériens solidaires avec le peuple sahraoui, décrypte son dernier ouvrage autour du concept de «stratégie d’ «invisibilisation» et revient sur les enjeux d’un conflit qui dure depuis un demi-siècle, qu’il inscrit dans un contexte global de néocolonialisme. 

  • Comment est né votre livre « Sahara occidental. Un peuple de libération » que vous avez évoqué  lors de votre intervention ?

Mustapha Aït Mouhoub : Le contexte du livre est né d’abord d’un choc survenu avec ce qui s’est passé à Ghaza. Ce qui s’est passé à Ghaza est un crime contre l’humanité, un génocide. Ce génocide a fait que j’ai commencé à réfléchir sur les méthodes utilisées qui sont d’un autre âge (la répression, l’assassinat, la liquidation de population en utilisant l’aviation, les armures, etc.), et je me suis dit comment se fait-il qu’on voit ce genre d’images en 2025, alors que cette même entité sioniste avait forgé sa raison d’être sur un narratif complètement fallacieux, celui de l’holocauste. Aujourd’hui, ce qui s’est passé c’est que cette entité a été dénudée, on voit un corps hideux, un corps anti-humanité, et c’est le même corps qu’on a vu au Sahara occidental. Le Maroc est un pays qui sortait d’une longue nuit coloniale, après avoir été colonisé par l’Espagne et par la France. En 1956, il a acquis son indépendance, mais il a pris ses avions et ses blindés pour occuper un territoire qui n’est pas le sien en 1975. Alors je me suis posé cette question: quels sont les motifs qui l’ont poussés vers ça? Et je me suis rendu compte que si la colonisation a changé de visage, elle reste la même. Dans des logiques postcoloniales, on est face à des logiques nouvelles, et qui sont vérifiables au Sahara occidental, qui devient comme un laboratoire pour observer le comportement des puissances postcoloniales. Le Maroc mène une colonisation par procuration. Il y a des puissances qui l’actionnent et cherchent à le maintenir dans ces territoires, parce qu’ils sont toujours dans cette logique de saigner à blanc les richesses du peuple, donc c’est le capitalisme global mondialisé qui continue à siphonner les richesses du peuple, à marginaliser, et à hiérarchiser les peuples, comme disait Edward Said dans son livre « L’Orientalisme », selon leur maturité politique. On est en plein dedans aujourd’hui, donc on n’est pas sorti de la colonisation. La post-colonisation est une autre forme de colonisation ou une colonisation sous une autre forme. Mon livre est dans cette problématique.

  • Qui est justement une problématique très actuelle. Durant votre conférence, vous avez également parlé de la « stratégie d’invisibilisation », un concept nouveau que vous avez développe dans votre livre…

Pendant cinquante ans, on a tergiversé, on a essayé de faire disparaître la cause sahraouie, et pour moi, ceci est une stratégie que j’ai appelé la « stratégie de l’invisibilisation », c’est-à-dire essayer de l’occulter au niveau de l’opinion internationale, chose que les Palestiniens ont comprise, et c’est ce qui explique le 7 octobre, qui a marqué le retour de la cause palestinienne comme un thème central dans de l’opinion internationale. Et c’est la même chose qui est arrivé au Sahraouis : on a essayé de les effacer complètement de l’image, même leur retour aux armes a été invisibilisé suivant cette même stratégie. C’est une guerre sans images. Et l’apothéose, l’aboutissement, c’est la dernière résolution. Les États-Unis à travers la stratégie Trump, voulaient imposer une paix, alors qu’une paix ne s’impose pas, elle se négocie. On voulait imposer une paix sur les cadavres des martyrs sahraouis, sur une histoire de cinquante ans de lutte héroïque du peuple sahraoui, on voulait effacer tout ça et transformer cette cause en problème interne marocain. Et heureusement que ça n’a pas réussi. Et ceux qui ont interprété le vote sur la résolution croyant dire que ce monde-là était pour l’autonomie, ce n’est pas vrai, une bonne partie, au moins huit pays, ont négocié au corps à corps les termes de cette résolution. Je considère pour ma part que cette résolution est la plus bizarre de l’histoire de l’ONU depuis 1945, parce qu’elle dit une chose et son contraire, mais l’essentiel est que la question sahraouie reste une question de décolonisation selon les termes mêmes de cette résolution. 

  • Et quels sont les défis aujourd’hui ? 

L’envoyé spécial pour l’Afrique du Nord et au Moyen Orient de Trump avait décliné les défis, et même l’envoyé spécial du Secrétaire général des Nations Unies les a également déclinés ; il s’agit de trouver comment aller vers les négociations. Maintenant, on essaie de créer une atmosphère pour pousser les deux belligérants, qui sont le Maroc et le Polisario, vers la table des négociations. Et, in fine, l’envoyé spécial de Trump l’a dit : Trump ne peut pas se substituer à la légalité internationale, et on ne peut pas imposer au peuple sahraoui n’importe quelle solution. Donc on revient au statu quo de mon point vue, et celui-ci est toujours favorable à ceux qui utilisent le Maroc comme colonisation par procuration.