
« Malek Bennabi est une école, et il y a des arkouniens à travers le monde »
Professeur d’histoire des sciences au département de philosophie de l’université Batna 1, Fareh Masrahi est écrivain et chercheur, passionné par l’histoire des idées et la pensée arabo-islamique contemporaine. Invité au colloque international « L’Algérie dans la civilisation », organisé le 4 novembre à l’hôtel El Aurassi (Alger), il y a présenté une communication consacrée à la tendance humaniste dans la pensée algérienne contemporaine. Il revient, dans cet entretien, sur les grandes lignes de son intervention.
Vous avez participé au colloque « L’Algérie dans la civilisation » avec une communication sur l’humanisme dans la pensée algérienne contemporaine. Pouvez-vous en évoquer les principales lignes ?
J’ai abordé l’humanisme dans la pensée algérienne contemporaine à travers quelques grandes figures intellectuelles qui ont apporté une contribution majeure à cette dimension humaniste. Malheureusement, certaines d’entre elles restent méconnues, tandis que d’autres demeurent au cœur de polémiques inutiles. À mon sens, il faut dépasser ces clivages : un Algérien reste un Algérien, quelles que soient ses positions. Ces débats sont néanmoins salutaires, car ils nous permettent de mieux comprendre la richesse et la profondeur de ces penseurs.
Vous proposez une périodisation de cette pensée humaniste en trois moments. Pouvez-vous les détailler ?
Le premier moment, c’est celui de la défense de l’existence, que je situe avec l’émergence du mouvement national au début du XXᵉ siècle. Je pense ici à Ibn Badis et à son célèbre poème Chaab el Djazaïri mouslimoun. L’enjeu central de cette période est l’affirmation de l’être, la revendication de l’existence face à la domination coloniale.
Le deuxième moment correspond au droit à la singularité et à la différence, qui émerge après l’indépendance, avec la construction de l’identité nationale. On retrouve ici des figures comme Mouloud Kacem Aït Belkacem, qui, à travers ses travaux sur la place de l’Algérie avant 1830, cherche à redéfinir ce qui fait la spécificité de notre pays. Dans cette même dynamique, Malek Bennabi propose un projet intellectuel à l’échelle du monde musulman, fondé sur la distinction entre le modèle occidental et la civilisation islamique.
Enfin, le troisième moment est celui du droit au sens, à la vérité et au savoir, incarné par Mohammed Arkoun. Ce moment émerge au début des années 1980, dans un contexte mondial en mutation, notamment après la révolution iranienne. Pour Arkoun, après avoir affirmé notre singularité, il faut affirmer notre valeur à travers la connaissance et la critique. Sa démarche s’inscrit dans une quête de sens universelle, marquée par un profond humanisme qu’il développe de sa thèse de doctorat à son dernier ouvrage, Humanisme et islam. Il y défend la dignité humaine au-delà de toute appartenance, ouvrant la pensée algérienne sur l’universalité.
Ces figures ont eu une influence considérable au-delà de l’Algérie…
Absolument. Les penseurs que je cite ont eu un rayonnement international indéniable. Malek Bennabi, par exemple, n’est pas seulement un penseur : c’est une école à lui seul. Ses œuvres, traduites dans de nombreuses langues, continuent d’influencer les débats intellectuels dans le monde musulman et au-delà.
Mohammed Arkoun, de son côté, a formé une véritable génération de disciples, qu’on pourrait appeler des arkouniens. En Tunisie, Mohamed El Haddad prolonge sa réflexion ; au Liban, Naila Abi Nader ; en Égypte, Fatma El Hassi ; et même en France, Jacqueline Chabbi s’inscrit dans cette lignée critique et humaniste. C’est dire l’ampleur de son héritage.
Ce colloque a d’ailleurs toute sa pertinence : il rappelle que l’Algérie n’est pas en marge de la civilisation mondiale, mais y contribue activement. Notre pays possède une culture et une pensée capables de dialoguer avec le monde. Et pour convaincre, il ne faut pas se contenter de discours, mais produire une pensée forte, cohérente et ouverte.
Sommes-nous encore dans cette troisième phase, celle du droit au sens et à la vérité ?
Oui, cette phase reste ouverte, car le sens est toujours en construction. Nous sommes dans une quête permanente de vérité. Cette recherche s’inscrit d’ailleurs dans une dynamique mondiale : la pensée occidentale contemporaine, marquée par le postmodernisme, est elle aussi en quête de sens. En ce sens, la pensée algérienne n’est pas isolée : elle participe à un dialogue universel autour de l’humain, du savoir et de la liberté.