Le chercheur Yacine Benabid aborde le sujet à travers les âges..« Le soufisme est l’ossature même du fait religieux en Algérie »

Docteur en critique contemporaine de l’INALCO et directeur du Centre culturel de la Grande Mosquée d’Alger (Djamaâ El-Djazaïr), Yacine Benabid a participé, mardi 4 novembre à l’hôtel El Aurassi, à Alger, au colloque international « L’Algérie dans la civilisation », organisé en marge du SILA. Dans cet entretien, il revient sur les principaux axes de sa communication, abordant le fait spirituel algérien et la figure de l’Émir Abdelkader.

Vous avez consacré votre communication au fait spirituel algérien à travers les âges. Pourriez-vous y revenir brièvement ?

Mon intervention s’inscrit dans le cadre de la réflexion sur la spiritualité en Algérie, dont l’histoire a parcouru un long chemin jusqu’à nos jours. En ce sens, l’ossature — voire la pierre angulaire — de la vie algérienne, c’est bien la spiritualité. Certains diront que c’est la religion, mais en évoquant plus précisément le soufisme, j’entends une autre forme de pratique religieuse, un acte de foi qui ne s’oppose pas à la religiosité, mais la complète et l’élève. Le soufisme représente la dimension la plus authentique de la religion dans son essence spirituelle. Parler de spiritualité en dehors du soufisme, ce n’est pas vraiment parler d’une réalité vécue par les Algériens.

Comment justement percevoir cette réalité vécue ?

Ce que j’ai voulu mettre en lumière dans ma communication, c’est la nécessité d’un cadre clair pour comprendre le phénomène spirituel. Et j’aimerais, à ce propos, adresser un message au monde médiatique : lorsque vous traitez des sujets liés à la religion, à la spiritualité ou à la société, faites appel à de vrais spécialistes. Évitez de donner la parole à des personnes qui n’ont que peu de rapport avec ces questions et risquent d’en déformer le sens.

Je le dis avec beaucoup d’émotion : je comprends la soif de vérité des journalistes, mais cette quête sincère s’accompagne parfois de maladresses. Pour avancer, il faut interroger les spécialistes, aller vers eux avec les bonnes questions, afin de toucher le fond du sujet.

Comment définiriez-vous la spécificité de la spiritualité en Algérie, notamment à travers le soufisme ?

Notre rapport à la spiritualité ne diffère pas fondamentalement de celui d’autres sociétés. Même avant l’islam, les populations de notre région portaient déjà une quête spirituelle, une soif de dépassement du monde matériel. Avec l’avènement de l’islam, cette aspiration s’est structurée autour du socle religieux — le Coran et la Sunna —, donnant à la spiritualité algérienne sa première singularité.

C’est ce qui distingue la spiritualité musulmane des autres traditions. Certains essaient de la relier à des influences chrétiennes, hindoues ou cabalistiques, mais ces comparaisons sont souvent inexactes. Pour ma part, je préfère parler du soufisme comme de la véritable ossature du fait religieux en Algérie, plutôt que de spiritualité au sens large et flou du terme.

Vous voulez dire que le soufisme est enraciné dans la pratique sociale en Algérie ?

Absolument. Et pas seulement sur le plan social : même dans les milieux intellectuels et religieux — les vrais, disons-le —, on ne peut parler de religiosité sans évoquer le soufisme, sa pratique et sa connaissance. Et s’il vous plaît, ne vous laissez pas tromper par certaines manifestations populaires : ce n’est pas cela, le soufisme. Le vrai soufisme, c’est la connaissance, la discipline intérieure et la recherche sincère de la proximité divine.

Puisque vous l’abordez, pouvez-vous évoquer l’apport spirituel de l’Émir Abdelkader ?

Je parle, dans ma communication, de sa singularité : celle d’être né dans un milieu spirituel, d’y avoir grandi et d’en avoir été profondément imprégné. Tout au long de son parcours exceptionnel, il a rencontré des sommités qui ont contribué à forger sa personnalité spirituelle.

Mais son véritable mérite est d’avoir réactualisé une figure majeure de la pensée universelle : Ibn Arabi. L’Émir Abdelkader fut, en quelque sorte, une réincarnation intellectuelle et spirituelle d’Ibn Arabi, sept siècles plus tard. Il a su faire revivre la pensée de celui que beaucoup considèrent comme le plus grand maître spirituel après le Prophète (QSSL).

Les recherches sur cette dimension sont encore nombreuses et dépassent le cadre religieux : des penseurs non musulmans, voire athées, ont été profondément marqués par la complexité et la profondeur de sa pensée. J’ai rencontré, au fil de mes recherches, plusieurs figures spirituelles et intellectuelles universelles qui ont bâti leur propre cheminement à partir de l’héritage d’Ibn Arabi et, par extension, de celui de l’Émir Abdelkader.

Ce dernier demeure, encore aujourd’hui, une figure majeure dont l’influence sur la pensée spirituelle universelle ne cesse de grandir. Parler de lui, de sa contribution à la spiritualité et de sa stature intellectuelle, c’est parler d’un héritage qui dépasse les frontières du temps et des civilisations.