
Repenser les valeurs face au monde contemporain
Le pavillon Esprit Panaf, dédié cette année à Frantz Fanon, a accueilli, jeudi 31 octobre, dans le cadre du Salon international du livre d’Alger, une rencontre intitulée « Le discours postcolonial en Afrique et la nécessité des valeurs humaines africaines ».
Des chercheurs venus du Tchad, de Mauritanie, du Niger, du Nigeria, du Sahara occidental et d’Algérie y ont échangé sur la place des valeurs africaines, fondées sur la foi, la solidarité et la dignité, comme repères essentiels face aux défis du monde contemporain.
Le premier intervenant, Mortada Ahmed, venu du Nigeria, a ouvert la rencontre en interrogeant la notion même de valeur. Reprenant la définition du penseur Mohamed Amara, il les a qualifiées de « normes immuables et éternelles » façonnant les comportements et les sociétés. Selon lui, les valeurs sont à la fois un repère moral et une protection contre les dérives : elles confèrent sens et responsabilité à la vie humaine.
Pour Ahmed, les valeurs africaines s’articulent autour de la foi, de la solidarité et du travail collectif. Il a cité comme exemples le travail communautaire, la générosité, l’hospitalité, le respect de l’environnement et la transmission collective de l’éducation des enfants. Il a néanmoins mis en garde contre la mondialisation, qu’il accuse d’« affaiblir et d’uniformiser » ces valeurs, plaidant pour leur préservation à travers l’éducation, la culture et le numérique.
Le chercheur mauritanien Mohamed Salem Ould Essoufi a, pour sa part, souligné que les sociétés africaines reprennent aujourd’hui confiance en elles après des décennies de domination culturelle et symbolique. Il a évoqué des valeurs « immortelles » telles que le respect des anciens, la solidarité communautaire et la reconnaissance du savoir et des sages. Pour lui, l’islam a trouvé un terrain fertile en Afrique, car ses valeurs – justice, entraide, respect – « étaient déjà ancrées dans la nature humaine africaine ».
« Les jeunes d’aujourd’hui montrent que le temps du pillage moral et culturel est révolu », a-t-il affirmé.
Le Tchadien Abdallah Issa a salué la mémoire de Frantz Fanon, « ce combattant de la dignité africaine », avant de brosser un tableau du brassage culturel et linguistique au Tchad, marqué par la rencontre entre les héritages arabes et africains depuis le VIIᵉ siècle. Il a mis en avant le rôle de la langue arabe comme vecteur de cohésion nationale et de valeurs morales, précisant que l’islam s’y est diffusé « par l’exemple, non par la contrainte ».
Évoquant le discours postcolonial, il a cité Nelson Mandela, Malek Bennabi et Fanon comme figures majeures de la pensée africaine, chacune appelant au dialogue, à la tolérance et à la réappropriation du destin du continent.
La quête d’un discours émancipé
De son côté, Abdelmouhaymin Mohamed El Amine, du Niger, a estimé que les valeurs africaines constituent un rempart essentiel pour la paix sociale et mondiale. Selon lui, le discours postcolonial s’est imposé après l’indépendance pour contrer les récits européens présentant « l’Africain comme un être sans histoire avant la colonisation ».
Il a dressé une typologie des discours postcoloniaux – nationalistes, religieux, intellectuels, soufis, salafistes, féministes et panafricanistes – qui, malgré leurs différences, convergent tous vers une même ambition : déconstruire le discours colonial et réaffirmer la dignité africaine.
Dans la seconde partie de la rencontre, Hamdi Yahdih, du Sahara occidental, a évoqué le colonialisme français, qu’il a qualifié de « colonialisme perfide », combinant domination militaire et entreprise d’aliénation intellectuelle.
« Après les armes, ils ont envoyé les penseurs et les écrivains pour effacer notre mémoire », a-t-il expliqué.
Il a également dénoncé la dépendance persistante à l’égard des sources historiques européennes, martelant :
« Nous avons hérité de récits déformés. Il est temps d’écrire notre propre histoire avec nos mots, nos langues et nos références. »
Le Mauritanien Mohamed El Wadoud Ould Cheikh a, quant à lui, revisité les écrits fondateurs du discours postcolonial africain – de Fanon à Malek Bennabi, en passant par le professeur Mokhtar N’Bou de l’UNESCO, pionnier de la valorisation des patrimoines immatériels africains.
Il a mis en évidence les obstacles linguistiques et culturels qui freinent encore la diffusion de la pensée africaine, appelant à renforcer la recherche scientifique et l’autonomie intellectuelle du continent.
Enfin, Moussa Abdallah, de l’Université de Saïda, a clos les débats en lançant une interrogation :
« Comment dépasser l’ère postcoloniale si nous n’avons pas encore déconstruit le discours colonial ? »
Il a dénoncé les survivances idéologiques du colonialisme dans les systèmes éducatifs africains et la persistance du mythe de la supériorité occidentale.
Pour lui, le véritable dépassement du postcolonial passe par une refonte des mentalités et des institutions, afin de replacer le devoir collectif avant le droit individuel.