
Terrence G. Peterson : “La guerre d’Algérie continue d’inspirer les armées du monde”
L’historien américain Terrence G. Peterson, auteur de La guerre révolutionnaire : comment la guerre d’Algérie a façonné la lutte moderne contre les insurrections, était présent au stand de l’Ambassade des États-Unis lors de la Foire internationale du livre d’Alger. Dans cet ouvrage, il explore comment les méthodes de contre-insurrection mises en place par la France durant la guerre d’indépendance ont influencé les stratégies militaires contemporaines à travers le monde.
Vous êtes déjà venu en Algérie en 2015 pour travailler justement sur votre livre. Qu’avez-vous ressenti en revenant aujourd’hui à la Foire du livre d’Alger avec votre œuvre publiée ?
J’ai ressenti un peu de peur, car j’ai écrit ce livre en pensant à un public américain et français, pour leur expliquer à quel point leurs idées sur la guerre et les combats étaient fausses et problématiques. Je sais que les Algériens connaissent très bien leur propre histoire, et c’est un peu stressant d’essayer de leur en parler. D’un autre côté, j’étais enthousiaste à l’idée de partager ce que je peux avec les Algériens sur leur histoire, parce que c’est un pays qui me fascine depuis des années.
Qu’est-ce qui a éveillé en vous l’intérêt pour la guerre d’Algérie et vous a poussé à en faire un élément central de vos recherches ?
À la base, c’était Frantz Fanon. J’ai lu Fanon quand j’ai commencé mes études doctorales en 2009 et j’ai découvert L’An V de la Révolution algérienne, où il analyse l’impact de la guerre sur la société algérienne. C’est ce qui m’a fasciné. Je n’ai jamais échappé à cette fascination et j’ai continué à étudier l’Algérie par la suite.
L’une des questions qui m’a motivé au départ était de comprendre pourquoi la guerre menée par les Français en Algérie inspire encore aujourd’hui des officiers qui cherchent à réactualiser des méthodes centrées sur les populations. Avec ce livre, je voulais expliquer l’influence exercée par les réflexions et les pratiques de l’armée française, mais aussi montrer à quel point cette influence est déconnectée de la guerre vécue sur le terrain par les Algériens.
J’ai commencé ce projet à une époque où les États-Unis étaient en pleine guerre d’Irak. L’armée américaine avait lancé le fameux “surge”, envoyant des milliers de soldats pour “gagner les cœurs et les esprits” des populations civiles afin de vaincre les insurgés. En lisant Fanon à la même période, j’ai été frappé de constater que ces méthodes continuaient de définir la lutte contre les insurrections, cinquante ans après la guerre d’Algérie.
Ils ont reproduit les mêmes pratiques en Irak qu’en Algérie. Par exemple, ils ont introduit des machines à coudre pour créer des industries locales dans certains villages — exactement comme les Français l’avaient fait dans des régions reculées d’Algérie. Pareil en Afghanistan. La contre-insurrection est une forme de guerre. On la présente souvent comme une manière plus “humanitaire” de faire la guerre, mais elle engendre toujours des violences de masse — culturelles, sociales, physiques — et n’accomplit jamais réellement son but : conquérir les esprits et les corps des populations.
Vous avez eu l’occasion d’interviewer des acteurs clés de la Révolution algérienne, comme le défunt Lakhdar Bouregaa. Mais qu’en est-il des documents officiels ? Avez-vous rencontré des difficultés d’accès aux archives ?
J’ai déposé une centaine de demandes en France pour accéder à des archives toujours fermées. J’ai bénéficié du fait d’être américain : je suis perçu comme quelqu’un de neutre, qui ne prend pas parti d’un côté ou de l’autre. J’ai des collègues, notamment algériens, qui ont eu beaucoup plus de difficultés à accéder aux archives, et cela reste un problème aujourd’hui, surtout pour les chercheurs algériens.
En Algérie, je n’ai pas pu consulter les archives à cause d’un “accident de voyage” : le ministre chargé de m’en accorder l’accès était absent pendant les six semaines de mon séjour en 2015. Mais cette situation m’a conduit à mener des entretiens beaucoup plus riches, notamment avec d’anciens révolutionnaires comme Lakhdar Bouregaa. Car les archives ont leurs limites : elles ne sont pas écrites par des historiens, mais par des fonctionnaires de l’époque.