
Deux séances ont été organisées dans le cadre de la conférence « L’industrie du livre à l’ère de l’intelligence artificielle », lundi 3 novembre, à l’espace Palestine Ghassan-Kanafani du SILA, sous la modération de Mohamed Boukacem. L’éditrice et autrice égyptienne Fatma Al Boudi, fondatrice des éditions Dar El Ayn qui publient de nombreux auteurs algériens, a indiqué avoir participé récemment à un colloque international sur l’intelligence artificielle, où un intervenant a proposé de commencer par aimer l’IA et n’en prendre que les aspects positifs, comme une manière de ne pas rejeter la nouveauté et d’accepter le monde de demain. Elle a invité à réfléchir à partir de ce postulat, rappelant que l’IA pose de nombreux défis au créateur, à l’éditeur et au traducteur. À propos de la création littéraire, la question se pose désormais de savoir à qui appartient un texte, s’il s’agit d’une œuvre humaine ou d’une production de l’IA. Concernant la traduction, elle a affirmé que malgré le gain de temps et d’argent, l’intelligence artificielle ne peut se substituer à l’intelligence humaine. « Le traducteur doit maîtriser la langue qu’il traduit et celle vers laquelle il traduit, et en même temps avoir un grand niveau de culture, d’autant qu’il peut traduire dans diverses disciplines, du littéraire au scientifique. Il doit également maîtriser les spécificités régionales », a-t-il précisé.
Fatma El Boudi a reconnu à l’IA sa capacité à générer du texte et de l’information, ce qui peut la rendre pertinente dans le travail d’édition, notamment pour la correction. « Il y a beaucoup de programmes qui font des corrections et la ponctuation », a-t-elle souligné, tout en ajoutant que dans la commercialisation du livre et certaines conceptions éditoriales, l’IA peut être de bon conseil. Elle peut aussi, selon elle, « orienter l’éditeur vers les thèmes et les tendances littéraires dans le monde ». Elle a conclu son propos en avance une statistique : « en 2024, 15 000 livres ont été générés en utilisant l’IA de manière intégrale ou partielle ».
De son côté, Brahim Boudaoud, professeur à l’institut de bibliothéconomie et documentation de l’université d’Alger, a précisé que « nous avons tendance à toujours résister à la technologie or la technologie est impartiale ». Selon lui, les éditeurs oscillent entre adoption et résistance de l’IA, souvent au nom de la préservation de la dimension créative et de l’âme des œuvres. Il a également évoqué les défis éthiques et légaux, notamment la question encore non tranchée des droits d’auteur et de la propriété intellectuelle, ainsi que les enjeux économiques, certains métiers étant menacés tandis que d’autres apparaîtront. Sur le plan culturel et linguistique, il a insisté sur la nécessité d’investir dans l’IA pour éviter que seuls les contenus en anglais dominent et que la langue arabe soit reléguée. Pour lui, « l’intelligence artificielle n’annule pas l’être humain, elle reformule ses rôles. Le choix qui se pose aujourd’hui n’est pas de refuser ou d’accepter mais d’agir et d’impacter ».
Dai Ahmed, maître de conférences à l’institut de bibliothéconomie et documentation (Université d’Alger), a axé son intervention sur la commercialisation du livre et l’étude de marché, domaines où l’IA peut être d’une grande aide, tandis que Mounir Benmehidi, directeur des éditions Joussour, a partagé son expérience d’éditeur tout en s’interrogeant sur les défis à venir.
Lors de la deuxième séance, Reham Tahme, directrice du Salon du livre arabo-canadien, a présenté l’événement qu’elle organise à Toronto, né d’une volonté de relier les diasporas à leur culture d’origine. Elle a estimé que, pour elle, le principal défi posé par l’IA est d’ordre juridique et s’est interrogée sur la nécessité de créer des lois internationales pour encadrer son usage. Pour sa part, Mohannad Jahmani, président de l’Organisation nationale des éditeurs du livre (ONEL), a qualifié l’IA de « nouvelle forme de domination », et proposé de « constituer des commissions » pour penser l’avenir, notamment celui des jeunes générations.
Warda Baïliche, autrice et experte en transformation digitale et intelligence artificielle appliquée, a affirmé que « l’humain à l’ère de l’IA est un sujet crucial », rappelant que l’IA, par sa capacité à reconfigurer les récits, peut réécrire l’histoire et la diffuser à une vitesse vertigineuse. « Au niveau de la gouvernance et de l’éthique de l’IA, comment maintenir le côté perpétuel de l’histoire, comment confirmer que l’histoire est véridique ? » s’est-elle interrogée. Elle a, en outre, affirmé que « la gouvernance de l’IA nous concerne tous ».