« Mille histoires diraient la mienne », l’histoire à la première personne..Écrire l’histoire au présent : Malika Rahal et la mémoire en mouvement

Au lieu de se cacher derrière la distance scientifique, Malika Rahal a choisi d’assumer pleinement sa subjectivité. Historienne de l’Algérie contemporaine et directrice de l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP), elle s’avance à visage découvert : « Je m’appelle Malika Rahal et je suis une historienne du temps présent, de ce temps dont les témoins et acteurs sont encore en vie. »
Ce simple aveu, qui ouvre son dernier livre, Mille histoires diraient la mienne sonne comme une déclaration d’indépendance. Car pour elle, l’histoire ne se raconte pas dans la froideur des archives, mais dans la chaleur des voix, des gestes, des émotions.

L’historienne face à elle-même

Longtemps, les historiens ont cru qu’il fallait bannir le «je» de leurs textes pour être crédibles. Pierre Nora, en 1987, avait posé les règles de l’ego-histoire : se raconter, oui, mais avec “le regard froid, englobant, explicatif” que l’on porte sur les autres. Malika Rahal, elle, fait tout l’inverse.
Son métier, dit-elle, consiste à écouter des témoins, parfois brisés par la mémoire : ceux qui ont vu leurs proches disparaître dans les années 1990, ou ceux qui se souviennent encore, les larmes aux yeux, de la joie du 5 juillet 1962 ou des disparus de la bataille d’Alger. Comment, après cela, prétendre écrire sans émotion ?
Chez elle, la sensibilité devient une méthode. « L’émotion, dit-elle, est un indicateur, un détecteur qui pousse à aller plus loin dans l’analyse. » Ce refus du détachement est aussi un acte politique.

Le poids du passé, l’héritage de la migration

Fille d’immigrés ( de père algérien et de mère américains), Malika Rahal ne s’est pas “choisie” historienne du présent par hasard. Son goût de la langue, de la nuance et du récit l’a menée sur les traces des siens, presque malgré elle. « Ce n’est qu’une fois le livre imprimé, confie-t-elle, que j’ai compris à quel point mon histoire personnelle influait sur ma manière d’écrire. »
De cette filiation naît un engagement : contre l’oubli, contre le colonialisme, contre la hiérarchie des morts. Refuser la neutralité revient, pour elle, à refuser de se rendre complice. L’objectivité, rappelle-t-elle, a longtemps servi d’arme aux dominants — hier aux colonialistes, aujourd’hui aux nostalgiques de “l’Algérie française”.

Écrire plus vite que la mort

Son enquête, avec l’historien Fabrice Riceputi sur les disparus de la bataille d’Alger en est la preuve la plus poignante. En novembre 2023, elle arpente les rues de Bologhine avec Mohamed Rebah, ancien militant enlevé en 1957. Il désigne une à une les plaques commémoratives portant les noms de ses compagnons : tel était joyeux, tel autre sportif. Puis il éclate de rire : une plaque porte son propre nom. « Ils m’ont cru mort », dit-il, amusé. Il n’a jamais corrigé l’erreur.Dans ce rire passe tout le tragique de son travail : écrire plus vite que la mort, sauver ce qui peut encore l’être.

La hiérarchie des morts

Mais même dans l’étude des disparus, tous les morts ne se valent pas. « L’histoire officielle continue de hiérarchiser les douleurs », observe-t-elle.
À la tête de l’IHTP, Malika Rahal veut rompre ce déséquilibre : élargir le champ de la mémoire au-delà de l’Europe, replacer les guerres coloniales et les décolonisations au centre du récit mondial. Les disparitions forcées en Amérique latine, qu’elle étudie, dialoguent désormais avec celles d’Algérie : un juste retour des choses, puisque les bourreaux latino-américains avaient appris leurs méthodes auprès des tortionnaires français.

L’histoire comme acte de présence

Dans une époque où l’on redoute le subjectif et où l’on confond neutralité et silence, Malika Rahal défend une autre voie : celle de l’impudeur lucide.
Elle croit qu’on ne peut “faire de l’histoire à peu près convenablement” qu’en assumant son humanité. Et c’est précisément là que son travail bouleverse : il rend justice aux voix étouffées, à celles qu’on ne citait pas, à celles que l’on n’entendait plus.