Olivier Gloag, professeur de littérature américain..« L’Algérie, une puissance symbolique de la décolonisation »

Chercheur et professeur de littérature comparée à l’Université de Caroline du Nord, Olivier Gloag consacre une grande partie de ses travaux à la littérature postcoloniale et aux représentations du monde colonial. Il revient dans cet entretien sur la place singulière de l’Algérie dans l’histoire universelle : celle d’un pays qui, de l’Émir Abdelkader à Kateb Yacine, a inspiré la pensée décoloniale moderne.

— Comment percevez-vous la place de l’Algérie dans l’histoire universelle des civilisations ?
C’est une place singulière. Je commence ma communication par la résistance et les victoires de l’Émir Abdelkader, qui ont profondément marqué les intellectuels et écrivains français. Jusqu’alors, avec Diderot, Voltaire ou Montaigne, « les autres » n’étaient que des objets d’étude ou d’exotisme. Avec Abdelkader, ils deviennent des sujets de leur propre histoire.
Victor Hugo le comparait favorablement à Napoléon III, affirmant que l’Émir était « un tigre quand l’autre n’était qu’un petit chien ». Ce renversement symbolique est considérable.

On retrouve cette influence dans Salammbô de Flaubert, qui évoque la révolte des mercenaires colonisés par Carthage. Il y relie cette insurrection à celles de Spartacus, de Toussaint Louverture ou encore à la Révolution haïtienne. Derrière le texte, on peut lire en filigrane la résistance d’Abdelkader face à Bugeaud. C’est une figure universelle de la lutte contre l’oppression, dont l’écho se prolonge jusqu’à Bandung, la décolonisation et la Tricontinentale.

— Vous travaillez sur la littérature postcoloniale. Comment l’Algérie a-t-elle, selon vous, contribué à la décolonisation de la pensée ?
L’Algérie en est le contre-exemple parfait : celui de la faillite du colonialisme. Elle prouve qu’il est impossible de nier l’humanité de l’autre. Prenons Camus, par exemple : dans L’Étranger, les Algériens ne sont pas nommés ; dans La Peste, ils sont exclus du récit ; et ce n’est que dans Le Premier Homme qu’ils réapparaissent — certes de manière paternaliste, parfois raciste — mais ils existent. Pourquoi ? Parce que la Révolution algérienne a imposé leur présence au monde.

La France, d’ailleurs, ne s’est jamais remise de cette défaite. Elle se construit souvent à travers un ressentiment envers ses vainqueurs : l’Angleterre, l’Allemagne, et désormais l’Algérie. Celle-ci rejoint donc le groupe des grands vainqueurs de la France et, en cela, elle contribue pleinement à une pensée anticoloniale.

— En dehors de l’Émir Abdelkader, quelle autre figure algérienne mériterait d’être davantage valorisée à l’échelle mondiale ?
Je pense à Kateb Yacine, immense écrivain dont le roman Nedjma est un chef-d’œuvre universel, trop peu lu. C’est un texte qui parle de résistance, d’identité et de mémoire, notamment à travers les événements de Sétif, Guelma et Kherrata.
Il devrait, à mon sens, figurer parmi les grands classiques du patrimoine littéraire mondial.