Patrimoine menacé par l’oubli..  La narration Saharienne, un mouvement littéraire en pleine affirmation 

Sortir le Sahara de son côté mystique, le décrire tel qu’il est vécu, loin du cliché et du sensuel : tel est le défi de la narration saharienne, un mouvement littéraire en pleine affirmation.

À la salle Assia Djebar du Salon international du livre d’Alger (SILA), une table ronde a réuni, dans une atmosphère empreinte de poésie et de mémoire, plusieurs voix venues du Sud autour d’un thème longtemps resté en marge : la narration saharienne. Cette rencontre, adoptée par le comité culturel du Salon pour sa 28ᵉ édition, se voulait une reconnaissance de ce “texte venu du sud”, aujourd’hui au cœur d’un mouvement littéraire en pleine affirmation.

Dès l’ouverture, les modérateurs ont posé les grandes lignes : la spécificité du roman saharien, sa place dans la littérature algérienne, et la manière dont l’imaginaire du désert façonne la culture nationale. Si, dans la littérature occidentale, le roman est né de la ville, et que le roman arabe a longtemps suivi cette même logique, la littérature algérienne s’émancipe désormais de cet héritage urbain. Le désert, autrefois simple décor exotique, devient un espace de création, de réflexion et de transmission.

Un rappel historique a mis en lumière les premières traces de ce lien entre désert et narration : le roman de Mohamed Ould cheikh, publié dans les années 1930, fut l’un des premiers textes à évoquer le Sahara. Mais il fallut attendre l’émergence d’auteurs du Sud pour que le désert cesse d’être un simple lieu de fascination et devienne un territoire vécu et habité. 

Les noms de Djamila Tablaoui, Kheiri Belkhir, Abdelkader Medjabri, Ahmed Bouaafia, Youcef Oukassem, Abdellah Labouiz et Miloud Ould Seddik intervenus lors de cette rencontre sont des  figures de proue de cette nouvelle écriture. Leurs œuvres, récompensées par des prix nationaux, comme Djamila Tablaoui lauréate du Prix Yamina Mechakra en langue arabe pour son roman « Qalb El Isbani » (Le cœur de l’Espagnol) participent à l’édification de “villes littéraires sahariennes” — un concept désignant la construction d’un imaginaire propre au Sud dans le champ romanesque algérien.

La romancière Djamila Tablaoui, autrice de Wardat al-Rimal (la rose des sables), a ouvert le débat en soulignant la vitalité de cette narration. Pour elle, la littérature saharienne ne relève pas de la marginalité mais d’une nécessité : “Le roman du Sahara s’est imposé comme un pilier de notre littérature. Il porte en lui la mémoire, la culture et les héritages populaires de notre pays”, a-t-elle affirmé. 

Le conteur et médecin Abdelkader Medjabri, originaire d’Adrar, a mis l’accent sur la continuité entre le conte oral et le roman contemporain. Selon lui, “le texte saharien est né d’une mémoire parlée, transmise autour du feu, dans les ksour et les oasis. Le romancier saharien ne rompt pas avec cette tradition : il la prolonge par l’écriture.” Médecin de formation, sa double appartenance au monde scientifique et littéraire nourrit une vision rigoureuse et sensible du désert, à la fois espace géographique et matrice de symboles.

Les intervenants ont insisté sur la responsabilité collective des écrivains du Sud : préserver un patrimoine menacé par l’oubli tout en renouvelant les formes du récit. Pour eux, le roman saharien ne se limite pas à décrire le désert ; il le fait parler, il en déploie la sagesse, la douleur et la beauté. Tous ont appelé à l’unanimité : éviter les clichés d’un désert figé, folklorique ou mystifié.

De la parole au texte, de la dune à la page, la narration saharienne s’impose aujourd’hui comme une littérature de la profondeur, celle d’un pays qui redécouvre, dans ses sables, les traces de sa propre histoire.