Rachid Boudjedra : « La neutralité face à l’injustice est une trahison »

Invité de marque de la 28ᵉ édition du Salon international du livre d’Alger (SILA), Rachid Boudjedra a attiré un large public venu l’écouter présenter son prochain ouvrage, Palestine, jusqu’à l’os. L’écrivain, fidèle à son verbe incisif, a répondu avec passion aux nombreuses questions de ses lecteurs.

Vous écrivez depuis longtemps sur la Palestine. Comment percevez-vous aujourd’hui la différence entre l’écriture d’hier et celle de maintenant ?

À l’époque où j’ai commencé à écrire mes chroniques palestiniennes, il n’y avait pas encore cette puissance militaire dévastatrice à laquelle nous faisons face aujourd’hui. Aujourd’hui, la situation est complètement différente : l’entité sioniste mène une guerre totale, et même ses propres responsables admettent qu’ils n’avaient jamais connu une telle résistance du peuple palestinien. Malgré l’horreur, les Palestiniens font preuve d’un courage exceptionnel, et les médias neutres jouent un rôle essentiel en montrant ce qui se passe à Ghaza, dans chaque ruelle, jusque dans la chair même des habitants.

Mais dire la vérité est devenu un acte dangereux. La vérité, aujourd’hui, équivaut presque à une trahison. Comment peut-on être neutre face à une guerre où des enfants meurent par centaines chaque jour ? Où des femmes enceintes sont bombardées ? Rester neutre devant cela, c’est se rendre complice. La neutralité n’est qu’une fuite de la responsabilité morale.

Dans ce contexte, quel regard portez-vous sur la réaction populaire dans le monde ?

Ce qui est frappant, c’est que dans de nombreux pays occidentaux, les peuples, surtout les jeunes descendent chaque semaine dans la rue pour manifester leur soutien à la Palestine, même au prix de violentes répressions.

Mais chez nous, dans le monde arabe, les grandes manifestations ont disparu. Je me souviens de 1967, lors de la guerre des Six Jours : les Algériens étaient des millions dans les rues, un peuple debout pour la Palestine. Aujourd’hui, ce même élan semble s’être éteint, comme si nos sociétés s’étaient détachées non seulement de la politique, mais aussi de la cause palestinienne. Or, cette cause n’est pas une question politique : c’est une question d’existence, une question de dignité. Si la Palestine venait un jour à se libérer c’est toute la région qui se transformerait. Ce serait le début d’une révolution des peuples contre l’oppression, contre la résignation et le silence. Parce que le silence, lui aussi, est une forme de trahison.

Vous avez souvent évoqué la souffrance quotidienne du peuple palestinien…

Oui, c’est une douleur constante. Chaque jour, je vis cette tragédie comme un cauchemar éveillé. Comment rester indifférent lorsque des enfants meurent de faim, de soif, sous les décombres ? Pendant que nous, ailleurs, nous vivons dans un certain confort, eux n’ont même plus accès à l’eau. Ce déséquilibre moral est insupportable.

Quel rôle peuvent jouer les écrivains et les intellectuels aujourd’hui ?

Les écrivains doivent cesser de fuir leurs responsabilités. On ne peut pas se réfugier derrière une fausse neutralité. L’écrivain doit être la conscience de son peuple. Regardez Céline, par exemple : malgré ses contradictions, il a bouleversé la langue française en affrontant la violence du réel. L’écrivain doit être capable de cela : dire l’indicible, déranger, provoquer.

Quelle est votre lecture du rôle des pays musulmans et arabes dans cette guerre ?

Je dois le dire franchement : le monde arabe, à quelques exceptions près, a été décevant. Les positions les plus courageuses sont venues d’Iran, du Yémen, de l’Irak et, d’un point de vue politique, de l’Algérie.

L’Iran, par exemple, a fait face à l’agression et contrairement à ce que les médias occidentaux affirment, Téhéran a su imposer un rapport de force. Le Yémen, de son côté, a tiré des missiles vers l’occupant en soutien à Ghaza, bloquant même l’accès à la mer Rouge.

L’Algérie, elle, reste fidèle à son histoire. Depuis 1962, elle n’a jamais renoncé à la cause palestinienne. Elle n’a peut-être pas participé militairement, mais son soutien politique et moral est constant.

En somme, si certains États se taisent, d’autres comme l’Iran, le Yémen, l’Irak et l’Algérie, gardent vivante la flamme de la solidarité. Et c’est cette flamme qui finira, tôt ou tard, par rallumer l’espérance.