
L’écrivain Azouz Begag a rencontré le public du Salon international du livre d’Alger (SILA) pour présenter son dernier roman, Les yeux dans le dos, publié aux éditions Dalimen. L’événement s’est tenu sur le stand de l’Union européenne, en présence d’un public captivé.
Dès les premières minutes, Begag a plongé l’auditoire dans une évocation poétique : celle de Damas, en 1992. Sous une chaleur étouffante, devant la grande mosquée des Omeyyades, il se souvient d’un vieil homme assis à l’entrée, récitant son chapelet et chantant dans la lumière aveuglante. « Ce moment d’une intensité rare, a-t-il confié, ne m’a jamais quitté. C’est là qu’est née l’inspiration de mon roman. »
Trente ans plus tard, cette image a donné naissance à Les yeux dans le dos, récit d’une fraternité entre deux jeunes hommes Ibrahim et Elias, l’un chrétien, l’autre musulman, à Damas et au Liban, en 1860. L’auteur y revisite un épisode tragique de l’histoire : les massacres de chrétiens à Damas, et le rôle salvateur joué par l’émir Abdelkader, qui protégea des milliers de victimes.
Abdelkader, figure de lumière
Begag a rappelé combien l’émir Abdelkader, réfugié en Syrie après la lutte contre la colonisation française, fut non seulement un héros, mais aussi un humaniste et un intellectuel d’une profondeur exceptionnelle. « L’émir emmenait sa bibliothèque partout, même sur le champ de bataille. Il plaçait les livres au centre de son campement, comme un trésor à protéger », a-t-il raconté, soulignant son attachement au savoir comme source de liberté.
Lorsqu’il fut capturé par les Français, de nombreux ouvrages de sa bibliothèque furent détruits. Un épisode qui a profondément ému Begag : « Pour moi, enfant de paysans analphabètes de Sétif, le livre représente l’élévation et la liberté. Exactement comme pour lui. » Plus tard, un hasard a renforcé ce lien. L’auteur découvre aux États-Unis, dans l’État de l’Iowa, une petite ville nommée Elkader City, en hommage à l’émir. « Partout où j’allais, je voyais son nom, son histoire, sa trace. Cette coïncidence m’a bouleversé », a-t-il confié.
La lecture comme résistance
Pour Azouz Begag, l’émir Abdelkader reste un ambassadeur du savoir universel. « Il répétait sans relâche : lisez, lisez, lisez », rappelle-t-il. L’écrivain voit en lui un guide moral et spirituel, un modèle pour la jeunesse d’aujourd’hui : « Il avait compris que le bonheur et la grandeur passent par la lecture. Quand on ouvre un livre, on se construit. »
Dans ses interventions auprès des jeunes des cités françaises, Begag transmet ce même message, mêlant l’héritage d’Abdelkader à celui d’autres grandes figures du savoir comme Ibn Arabi ou Al-Khawarizmi, inventeur des algorithmes. « Je veux faire connaître ces penseurs à une jeunesse en quête de repères. Là où il y a du savoir, il y a de la lumière. »
Entre histoire et fiction
L’auteur insiste sur la rigueur documentaire de son roman, qu’il qualifie de « fable nourrie de vérités historiques ». Rien n’y est inventé, affirme-t-il : « Les lieux, les dates, les dialogues de l’émir, tout est authentique. » Il évoque notamment le 7 juillet 1860, jour où deux navires de guerre, l’un britannique, l’autre français, accostèrent à Beyrouth, chacun prétendant protéger une communauté religieuse. « Ce fut le début d’une ingérence européenne sous couvert d’humanisme », a-t-il expliqué, soulignant le poids des divisions confessionnelles dans les stratégies coloniales.
La curiosité comme moteur
Au-delà du roman, Les yeux dans le dos est une œuvre profondément autobiographique. Begag y projette sa propre quête : celle d’un écrivain « hanté par la connaissance et par l’humanité ». « Je ne peux pas passer un jour sans apprendre quelque chose. Ma curiosité est ma respiration », confie-t-il avec sincérité.
Son message, adressé aux jeunes générations, se veut universel : « Cherchez le savoir, où qu’il soit, même s’il se trouve en Chine. Là où il y a un livre, il y a un chemin vers la liberté. »