
Sous le thème de la relation entre philosophie et littérature, une rencontre a réuni trois grandes voix de la scène littéraire algérienne : Rabia Djelti, Habib Sayah et Mustapha Benfodil, sous la modération du romancier et universitaire Amin Zaoui. Le public de la salle Assia Djebbar a assisté à un dialogue passionné où la pensée philosophique s’est invitée dans l’acte d’écrire.
La poétesse et romancière Rabia Djelti a ouvert la discussion par des mots empreints de gratitude : « Je suis très heureuse d’être ici parmi mes amis écrivains, Habib Sayah et Mustapha Benfodil. Le thème que nous abordons aujourd’hui est fondamental pour tout auteur : la relation entre littérature et philosophie. » Puis, elle a glissé vers une réflexion plus intime : « Depuis mon enfance, j’entends parler de Socrate, d’Aristote, de Platon. Ce dernier nous a exclus, nous les poètes, de sa République, mais il a oublié que les poètes et les philosophes posent les mêmes questions : qu’est-ce que l’amour, la justice, la mort, la vérité ? » Pour Rabia Djelti, la philosophie et la littérature sont sœurs : elles partagent le même désir de comprendre.
« La philosophie, c’est l’art de poser des questions. Et mes romans ne sont qu’une suite de questions sans réponses : sur l’amour, la perte, la mort, le sens de la vie. Pourquoi sommes-nous ici ? Pourquoi perdons-nous ceux que nous aimons ? Écrire, c’est tenter de répondre à ces “pourquoi”. »
Elle cite Gilles Deleuze, rappelant que la littérature et la philosophie ont en commun les techniques de la pensée et de l’écriture. « Il n’y a pas de vraie écriture sans le virus de la philosophie », conclut-elle. « Chaque roman, chaque poème, interroge à sa manière la condition humaine. Même sans employer de concepts, il soulève les grandes questions de l’existence. »
Le romancier Habib Sayah a, lui aussi, exploré les liens entre pensée et narration. « Faut-il parler de roman philosophique comme d’un genre à part entière, ou simplement d’une présence de la pensée dans la fiction ? », interroge-t-il.
Selon lui, la confusion entre le roman à thèse et le roman de réflexion appauvrit parfois la création.
« Quand la fiction devient un simple véhicule d’idées, les personnages cessent d’être vivants. Ils deviennent des symboles, des opinions figées. Or le roman doit rester un espace de vie. »
Habib Sayah évoque à ce propos un célèbre dialogue entre Nagib Mahfoudh et Taha Hussein, où les deux maîtres constataient déjà « la crise du roman occidental » lorsqu’il devient purement conceptuel. « La philosophie doit nourrir la littérature, non la dominer », affirme Sayah. « Le roman trouve sa vérité dans la tension entre la pensée et le vécu, entre l’idée et le personnage. » Avant de répondre à la question d’Amin Zaoui, Mustapha Benfodil a fait sourire la salle : « Demain, j’aurai cinquante-six ans. C’est mon anniversaire, et je crois que c’est le plus beau cadeau qu’on pouvait me faire : être ici, entouré de belles têtes et de belles âmes. »
Il a ensuite livré une réflexion dense sur la présence du questionnement philosophique dans la littérature contemporaine : « Je ne crois pas à une séparation entre la pensée et la fiction. Le roman, c’est une forme d’essai incarné. Chaque personnage porte une question que l’auteur se pose au monde. »
Benfodil a évoqué les influences de la philosophie sur son propre travail — de Nietzsche à Deleuze — mais aussi sur la narration arabe moderne.
« Nos textes sont traversés par des idées, des doutes, des contradictions. C’est ce dialogue entre la pensée et la forme qui fait la richesse du roman. Écrire, c’est philosopher avec le réel. » En conclusion, Amin Zaoui, qui animait la rencontre avec son habituelle verve, a rappelé : « Toute grande œuvre littéraire porte une vision du monde, donc une philosophie. La littérature arabe a toujours été traversée par la réflexion de Mutanabbi à Tayeb Salih, de Mahmoud Darwich à aujourd’hui. »
Et de souligner que, dans un monde saturé d’informations et de discours, le rôle de l’écrivain-philosophe reste de “déranger les certitudes et d’ouvrir des chemins de pensée”.