« Des yeux dans le dos » d’Azouz Begag..La mémoire en clairvoyance

Sous la plume d’Azouz Begag, écrivain et ancien ministre français d’origine algérienne, Des yeux dans le dos, publié aux Éditions Dalimen, prend les allures d’un récit historique à la fois poétique, humaniste et profondément universel. Inspiré d’un épisode réel — le sauvetage des chrétiens de Syrie par l’émir Abdelkader en 1860 —, le roman mêle habilement faits avérés et fiction sensible pour interroger la fraternité, la foi et la résilience humaine.

Tout part d’une image : celle d’un aveugle portant sur son dos un homme paralysé. Deux êtres unis par la fragilité, avançant ensemble dans un monde en guerre. De cette métaphore de la solidarité naît une histoire bouleversante, où se croisent Ibrahim, le chanteur aveugle à la voix céleste, et Elias, son compagnon infirme. À travers leurs pas hésitants dans les ruelles de Damas, Begag fait revivre un moment tragique de l’histoire du Levant, transformé ici en chant d’amour et de tolérance.

Nous sommes en juillet 1860. La Syrie, multiconfessionnelle, vit sous la férule de l’Empire ottoman. Ibrahim et Elias, deux orphelins pauvres et illettrés, gagnent leur vie dans les rues de Damas. Chaque jour, Ibrahim chante près de la grande mosquée des Omeyyades, sa voix pure et envoûtante attirant une foule émerveillée. Mais un matin, alors que grondent les rumeurs de guerre et que des navires français et anglais accostent à Beyrouth, leur destin bascule.
Dans le Café des Rosiers, Ibrahim livre une interprétation inoubliable, observée avec admiration par un homme singulier : l’émir Abdelkader. Exilé à Damas depuis cinq ans, celui-ci a ouvert des écoles, enseigne la science et la religion, et prêche la tolérance et la connaissance. Séduit par ces deux âmes blessées et leur courage, il les invite chez lui pour un repas fastueux.

Mais le lendemain, la tragédie éclate et Damas s’embrase. Les tensions confessionnelles dégénèrent en massacres : des milliers de chrétiens sont tués. Abdelkader, fidèle à sa conscience et à sa foi, se dresse contre la haine. À la tête de ses compagnons algériens, il sauve des centaines de vies, abritant les rescapés dans sa propre maison. Cet acte héroïque fera de lui une figure universelle du courage et de la fraternité.

Dans Des yeux dans le dos, Begag établit un parallèle saisissant entre la cécité d’Ibrahim et la clairvoyance morale de l’émir : l’un perçoit le monde par le chant, l’autre par la sagesse. Ensemble, ils incarnent la lumière face aux ténèbres de l’intolérance. Le roman dépasse alors le cadre du récit historique pour devenir une méditation sur la coexistence, la compassion et la dignité humaine.

Fidèle à son style limpide et introspectif, Begag insuffle dans cette fresque une part de lui-même. Derrière la fiction, on devine la lutte d’un homme contre les préjugés, le racisme et l’oubli de ses racines. Entre Lyon et Damas, entre mémoire coloniale et héritage spirituel, Des yeux dans le dos devient un pont entre les cultures, un plaidoyer vibrant pour la connaissance, la lecture et la transmission.

Enfin, le roman interroge la puissance du livre lui-même : celle d’un compagnon de route, d’un outil de résistance face à l’ignorance. En ressuscitant les valeurs de l’émir Abdelkader, Azouz Begag rend hommage à un héros algérien universel, trop souvent méconnu, tout en livrant une réflexion lumineuse sur la force de l’humanité et la fraternité entre les peuples.

Roman d’humanité et de mémoire, Des yeux dans le dos est à la fois hommage, méditation et acte de reconnaissance. Un texte essentiel qui rappelle, dans un monde fracturé, que la fraternité demeure le plus grand des actes de foi.