Estrade à la salle Assia Djebar entre Mohamed Mahdjoub et Anouar Moughith ..Traduire, penser, accueillir : la philosophie occidentale en contexte arabe

D’emblée, Mohamed Mahdjoub a rappelé que la présence des textes philosophiques occidentaux dans la pensée arabe ne relève ni de l’imitation ni de la dépendance intellectuelle, mais d’un dialogue universel entre les cultures.

« Toute société vivante entretient un rapport avec la philosophie. Ce n’est pas une question d’origine géographique, mais de questionnement commun sur les mêmes problèmes : la connaissance, la morale, la liberté, l’existence », a-t-il affirmé.

Le philosophe a évoqué la période médiévale où la langue arabe, à travers des penseurs comme Averroès ou Al-Fârâbî, avait accueilli et assimilé la philosophie grecque sans complexe.
Selon lui, cette tradition d’hospitalité philosophique doit se poursuivre aujourd’hui par la traduction, la relecture et l’adaptation des grands textes contemporains.

« Le recours du penseur arabe aux textes occidentaux n’est pas un signe de faiblesse, mais un travail exigeant d’interprétation. Il s’agit de trouver le mot juste, le concept équivalent, pour exprimer des idées universelles dans notre propre langue et notre horizon culturel. »

Pour Mahdjoub, la traduction n’est jamais neutre : elle transporte avec elle une vision du monde. Le traducteur-philosophe devient ainsi un créateur de sens, un passeur entre les civilisations.

Traduire, c’est déjà philosopher

De son côté, Anouar Moughith, écrivain et traducteur reconnu, a proposé une lecture originale du thème à travers le prisme de la traduction philosophique, qu’il pratique depuis de nombreuses années.

« L’hospitalité des textes philosophiques occidentaux, a-t-il expliqué, se joue sur deux plans : dans l’acte de réception d’abord, et dans la traduction elle-même, qui transforme la langue et la pensée de celui qui traduit. »

Pour lui, traduire n’est pas une simple opération linguistique, mais un acte de pensée :

« Chaque philosophe traduit les concepts de ses prédécesseurs pour les repenser à sa manière. Aristote, Descartes, Kant… tous ont été des traducteurs, au sens fort du terme. »

Selon Moughith, les transformations de la langue entraînent celles du rapport au monde :

« Changer la langue, c’est changer la manière de penser. Lorsqu’un concept nouveau entre dans une langue, il modifie ses structures, ses relations, sa grammaire de la pensée. C’est pourquoi traduire, c’est déjà philosopher. »

Une pensée arabe ouverte et critique

En conclusion, Moughith a insisté sur la nécessité de repenser les conditions du dialogue entre la pensée arabe et la philosophie occidentale, en refusant à la fois le repli identitaire et la dépendance mimétique.

« Notre culture ne doit pas se contenter d’accueillir des concepts venus d’ailleurs. Elle doit les faire travailler dans son propre horizon, dans sa propre langue. C’est ainsi seulement que la philosophie devient vivante. »

Cette rencontre au SILA a rappelé combien la traduction, loin d’être un simple exercice de transfert, est un lieu de création, de résistance et de renouveau pour la pensée arabe contemporaine.